L'Algérie de plus près

Une civilisation n’est pas le fait du hasard ou du « tbal et bendir »

Par Maître Mohammed KOULAL *

Tout le monde réfère à la civilisation musulmane qui est l’aboutissement d’un processus intellectuel inconnu du commun des mortels. Les sciences hellénistiques de la Grèce y sont pour beaucoup dans cette renaissance grâce à l’apport des savants musulmans dont la majorité est d’origine perse, qui ont fait la gloire de l’Islam médiéval, pour avoir, pour la première fois dans l’histoire de la pensée humaine, réussi à concilier le monothéisme, principal apport de l’ancien monde sémitique, avec la philosophie grecque.

C’est durant le califat de Abdallah El Mamoun que les musulmans portèrent un intérêt particulier aux sciences et connaissances grecques. Avant ce Calife, son aïeul El Mansour avait chargé son médecin, le chrétien Jirgis Jibril, de traduire les ouvrages de médecine grecs et indienne. Homme de science et de culture, El Mamoun va créer la célèbre bibliothèque de Baghdad dite « Dar El Hikma » où seront réunis les trésors livresques de la littérature islamique et étrangère ; c’est là où Yakob El Kindi apparaît comme « le philosophe des Arabes » et considéré par ailleurs comme le plus grand esprit de l’histoire universelle (selon l’italien Cardano, mort en 1528). Il devait non seulement donner à ses compatriotes la connaissance de la philosophie d’Aristote mais encore élargir leur horizon intellectuel par des recherches sur les sciences naturelles et météorologiques

Les mathématiques et l’astronomie rencontrèrent un intérêt particulier : les œuvres d’Euclide et de Ptolémée furent traduites par El Hajaj Ben Matar. Mohammed El Khaouarizmi adapta la géographie et composa le premier traité d’algèbre indépendant. Son nom survit encore de nos jours dans le mot européen algorithme ou logarithme. Les vieux livres grecs, jugés si précieux par le calife El Mamoun, étaient traduits en langue arabe pour que le public musulman pût y accéder. La traduction était faite en langue syriaque par des moines chrétiens établis en Syrie et connaissant la langue grecque très proche de leur dialecte syriaque. Dans ce contexte, le calife exigea un travail aussi correct que possible et ne pas se contenter d’un seul manuscrit.

La durée des travaux s’étala sur trois périodes. Du règne d’El Mansour à celui de Errachid, les ouvrages traduits furent surtout les livres d’Aristote sur sa logique et l’astronomie. Les principaux traducteurs furent Jirjis Ben Jibrail et Youhanna Ben Mazawih. C’est l’époque où naquit la doctrine des moutazilites qui furent influencés par la philosophie et la logique des grecs

Cette période va durer près de cent années où les plus importants livres grecs seront traduits. La traduction concernera toutes les disciplines où l’on énumère les « Hikam » de Pythagore, les œuvres d’Hippocrate et de Galien en médecine, la politique de Platon sans oublier les œuvres d’Aristote (en arabe les maquolates). La majorité des traductions a été faite par Honayne, un homme d’une très grande culture en médecine, pharmacologie, astronomie… Outre l’arabe, il parlait l’arabe le grec, le syriaque et le perse.

Le docteur Ahmed Amin explique cet intérêt pour les sciences grecs et hindous par les musulmans au fait que l’étude des sciences religieuses est arrivée, à la fin du règne des Omeyades, à un tel développement que les savants arrivèrent à discuter des attributs divins ; les chrétiens et les juifs vivant en terre d’Islam furent amenés à débattre de ces sujets avec les musulmans. Chacun cherchait à prouver la supériorité de sa religion. Les non musulmans, riches en philosophie et logique grecques, étaient mieux outillés que les musulmans qui sentirent le besoin de lutter contre leur adversaire avec leurs propres armes. Ce qui les amena à étudier ces sciences grecques pour soutenir les controverses religieuses. Avec le temp,s les musulmans prirent goût à ces études pour le simple plaisir d’étendre leurs connaissances.

Le grand écrivain El Jahiz qui vivait à cette époque rapporte dans ses livres les discussions religieuses et philosophiques qu’il eut à soutenir contre juifs et chrétiens et avec sa brillante intelligence et sa connaissance de l’art du dialecte, l’Islam avait en lui un défenseur vigoureux et difficile à battre.

À vrai dire, les musulmans n’ont pas suivi systématiquement les Grecs dans leurs méthodes de raisonner, ils ont utilisé ces méthodes avec prudence et discernement. Selon le Dr Amine, ils ont pris ce qu’ils ont jugé bon et y ont bâti leurs travaux en ajoutant et en réalisant d’autres découvertes. Ils ne furent pas des imitateurs serviles. Ils regardaient d’un œil la culture hellénistique et de l’autre œil la culture arabe.

Il est à souligner pour ce qui est des autres sciences « profanes » (médecine, mathématiques, géométrie, géographie etc., les savants musulmans ne se sont pas contentés d’assimiler et d’utiliser les œuvres traduites du grec. Ils se sont mis à les étudier puis à les développer et à progresser, faisant œuvre de création dans toutes ces sciences.

L’essentiel de leurs travaux a été transmis à l’Europe chrétienne, à travers la Syrie, l’Espagne et la Sicile. Selon Philip Hittin, les savants musulmans sont à la base de ce canon de connaissances qui a dominé toute la pensée de l’Europe médiévale.

Une civilisation digne de ce nom doit pouvoir s’enorgueillir de l’éclat qu’elle a su donner aux lettres, aux sciences et aux arts, elle ne peut qu’être fière de sa riche littérature, de sa poésie et, particulièrement, de ses sciences. Les penseurs européens affirment dans leur majorité que sans les travaux transmis par les Arabes, l’Europe n’aurait sans doute jamais pu avoir accès aux œuvres de l’ancienne Grèce. Ces œuvres qui sont à la base de la culture et de la formation intellectuelle de l’Occident.

M. K.

* Avocat

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