Par Abbas Mouats *
Je me souviens comme si cela datait d’hier, comme l’écrivait un célèbre écrivain algérien, parlant de son premier jour en tant qu’écolier, de cet après-midi du vendredi 10 octobre 1980. J’étais en compagnie d’une poignée de confrères à la tribune de presse du stade de Bologhine, ex-Saint-Eugène (Alger), en train de couvrir, en tant que journaliste-pigiste, le match de football de division II opposant l’USM d’Alger à l’équipe de Saïda pour le compte de l’hebdo sportif El Hadef, paraissant alors à Constantine, aujourd’hui disparu. Les tribunes du stade, notamment les gradins à deux niveaux non couverts, étaient pleines à craquer.
Ce jour-là, ce stade emblématique devait accueillir deux rencontres : USM Alger-MC Saïda, évoluant en Division II, en ouverture, et MC Alger-GCM Mascara, pensionnaires de la Division I. C’est dire l’affluence record des supporters de deux clubs algérois en plus des visiteurs et des curieux !
Ce jour-là, les tribunes du stade de Bologhine débordaient de monde. L’ambiance était festive, bruyante. Soudain, le sol vacille. Un grondement monte, sourd, venu du plus profond de la terre. En quelques secondes, la panique envahit les gradins. Des cris, des regards affolés, incompréhensibles. Certains cherchent à fuir, d’autres restent figés, incapables de comprendre. Le béton tremble, les structures vibrent, la peur s’installe. On sent l’instinct prendre le dessus, chacun pour soi, chacun cherchant une issue de sortie de ce lieu élevé ou une main à tenir. Un vieil homme prie. Un enfant hurle. « J’ai cru que le stade allait s’écrouler, que mon heure a sonné », dira plus tard un spectateur encore tremblant.
Une rumeur court : « C’est un tremblement de terre ! »
Quelques minutes plus tard, le calme revient, mais l’angoisse reste. On apprend qu’El Asnam, l’épicentre du séisme, est en ruines. À Alger, on n’a pas vu les murs tomber, mais on a senti la fragilité de l’instant.
Dans les tribunes, ce jour-là, les battements de cœur ont couvert le bruit du match. Il était exactement 13 heures 30 minutes, et alors que le muezzin appelait à la prière du vendredi, j’ai ressenti une secousse inhabituelle et un grondement que j’ai assimilés à l’ambiance survoltée de la rencontre. Notre confrère du quotidien El Moudjahid, Ahmed Achour, assis à ma gauche, m’interroge les yeux brillants : ” tu as ressenti? Face à mon étonnement, il répond : ”Zelzela”. J’avais alors compris qu’il s’agissait d’une secousse sismique, la première que je ressentis de toute ma vie ! C’était une forte secousse qui a ébranlé les tribunes du stade et surtout les gradins surélevés. On vit alors dans ces gradins à notre gauche, un début de panique. Des supporters qui tentaient de fuir les lieux surchargés. Heureusement qu’il y avait eu plus de peur que de mal comme dirait l’autre et le calme était revenu.

On ignore jusqu’à aujourd’hui s’il y avait eu des blessés, mais les gens étaient terrorisés. Nous apprîmes quelques minutes plus tard, non pas grâce aux réseaux sociaux comme aujourd’hui, l’internet n’existait pas encore, mais la radio dont un représentant sportif était sur place, qu’un séisme de forte intensité avait ravagé la ville d’El Asnam (Chlef de nos jours) et des localités environnantes.
Toujours est-il que les deux matches se sont déroulés normalement. L’Usma a gagné 2-0 contre Saïda et le MCA l’a emporté par 4 à 2 contre Mascara. Je rentrai chez moi à la cité universitaire de Revoil, au Ruisseau (El Anassers) où je résidais en tant qu’étudiant après avoir rédigé les comptes rendus des matches que j’avais envoyés au journal par télex, depuis le bureau situé au 117 ter, Didouche Mourad (ex-rue Michelet) en face de l’église du Sacré cœur, sur les hauteurs d’Alger. J’avais entendu parler d’une première réplique du séisme survenue vers 16 heures et demi, sans la ressentir alors qu’un véritable drame se déroulait à 200 km à l’ouest de la capitale, dans cette ville d’El Asnam (ex-Orléansville) après ce tremblement de terre terrible de magnitude 7,3 sur l’échelle de Richter, qui a détruit la cité à près de 80%. Cela dit, nous étions regroupés entre amis dans une chambre de la cité universitaire discutant de l’événement. Il est un peu plus de 21h à Alger, ce vendredi 10 octobre. La ville est encore sous le choc de la secousse de l’après-midi. Les radios parlent d’un séisme majeur à El Asnam. À Alger, les immeubles n’ont pas flanché, mais les esprits, eux, vacillent. Et puis soudain, sans prévenir, la terre tremble de nouveau. Une réplique. Plus brève, mais suffisamment forte pour raviver la peur. Les murs vibrent, les lustres balancent, les souvenirs de l’après-midi refont surface. Dans les tours, les cris fusent. En quelques minutes, les escaliers se remplissent. On fuit. On descend en courant, certains pieds nus, d’autres encore en pyjama. On ne réfléchit pas. On réagit. Sur le front de mer, au lieu-dit les Sablettes, des familles s’installent comme elles peuvent. Couvertures, sacs, thermos de café. Les enfants s’endorment dans les bras de leurs mères, les adultes scrutent l’horizon ou le ciel, comme si une réponse pouvait venir de là. On parle à voix basse. On évoque la peur, la fragilité, la mort, la ville d’El Asnam qu’on dit dévastée. « On ne savait plus où se sentir en sécurité », confie un père de famille. Le sol, censé être stable, est devenu source de menace. Même les immeubles les plus modernes semblaient s’effriter dans l’imaginaire collectif. La mer, elle, paraissait calme, presque rassurante, vaste et silencieuse.
Cette nuit-là, Alger a veillé, figée entre angoisse et épuisement. Une nuit sans sommeil, une nuit où l’on a compris que parfois, même dans sa propre maison, on peut se sentir étranger. La terre avait tremblé deux fois. Et dans les cœurs, l’équilibre aussi. Cette nuit-là, beaucoup d’habitants d’Alger n’ont pas dormi.
A. M.