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Sebastián Schulz, sociologue, chercheur en géopolitique : « La question palestinienne révèle la crise de légitimité de l’ordre international »

Alors que la guerre à Gaza continue de bouleverser la scène internationale, la question palestinienne s’impose comme l’un des principaux enjeux géopolitiques contemporains. Elle interroge à la fois l’efficacité des institutions internationales, l’application du droit humanitaire et les transformations de l’ordre mondial. Pour mieux comprendre ces enjeux, nous avons échangé avec Sebastián Schulz, chercheur argentin en géopolitique et relations internationales. Au fil de cet entretien, il revient sur la situation à Gaza, les limites du droit international, le rôle de l’Amérique latine et de ses institutions régionales, ainsi que sur la responsabilité du monde académique face à la question palestinienne.

Dans cet échange, il propose une lecture de la question palestinienne qui dépasse l’actualité immédiate pour l’inscrire dans une réflexion plus large sur la gouvernance mondiale, le droit des peuples à l’autodétermination et la recomposition des rapports de force internationaux.

Sebastián Schulz est licencié en sociologie de l’Université nationale de La Plata (UNLP); spécialiste des études chinoises, chercheur en géopolitique, il travaille sur l’économie politique internationale, les relations internationales et les transformations du système mondial. Ses recherches portent notamment sur les relations Sud-Sud, l’intégration régionale, les BRICS et la transition vers un ordre international multipolaire. Il est également enseignant à l’UNLP et membre de groupes de recherche de la CLACSO consacrés à la géopolitique et à l’intégration régionale.

Le Chélif : En tant que chercheur en relations internationales, comment analysez-vous aujourd’hui la place de la question palestinienne dans l’ordre international et quel est, selon vous, son principal enjeu sur le plan géopolitique ?

Sebastián Schulz : Le principal défi que rencontre aujourd’hui la question palestinienne sur la scène internationale est le déficit de légitimité des institutions de gouvernance globale. Les Nations unies, par exemple, n’ont pas seulement été incapables de résoudre le différend de souveraineté par la voie pacifique, mais ont également avalisé et légitimé l’agression israélienne contre le peuple palestinien, en faisant abstraction des dénonciations internationales.

Cela a entraîné non seulement ce que l’on peut considérer comme une aggravation profonde de la situation de la population palestinienne, mais aussi une détérioration considérable des conditions de développement du territoire, notamment à travers les obstacles à l’entrée de l’aide humanitaire.

Les nombreux appels de la communauté internationale, notamment au sein de l’Assemblée générale des Nations unies, en faveur d’une résolution pacifique du différend et exigeant le retrait israélien, ont eu jusqu’à présent peu d’effets. Cette situation a ainsi approfondi la crise de légitimité des institutions internationales.

La situation humanitaire à Gaza demeure au cœur des préoccupations internationales. Quelles pourraient être les principales conséquences humanitaires, politiques et régionales de la crise actuelle, à court et à long terme ?

Actuellement, la situation humanitaire dans la bande de Gaza est critique. La population palestinienne traverse une pénurie de nourriture et de médicaments, conséquence du blocus israélien. À cela s’ajoute la destruction massive des infrastructures essentielles, qui a entraîné une dégradation considérable des conditions de vie des habitants du territoire.

À court terme, si le blocage de l’aide humanitaire se poursuit, cette situation pourrait se traduire par une augmentation de la mortalité et une accélération des mouvements migratoires vers les pays voisins, notamment l’Égypte. Cela pourrait également aggraver les tensions régionales.

À long terme, si la reconstruction des infrastructures de base n’est pas engagée, la Palestine risque de devenir un territoire profondément dévasté. Une telle situation pourrait, à terme, servir les stratégies visant à s’approprier définitivement le territoire.

À la lumière des événements récents, le droit international et le droit international humanitaire sont-ils appliqués de manière effective dans le cas palestinien ?

Le droit international humanitaire a démontré ses limites et apparaît comme un instrument largement symbolique. La question palestinienne constitue peut-être l’une des démonstrations les plus importantes de cette situation. Alors que les droits humains les plus élémentaires sont systématiquement violés, l’accès à l’aide humanitaire provenant de pays du Sud Global est également empêché, notamment sous prétexte de lutte contre le financement du terrorisme.

Dans ce contexte, les organismes internationaux devraient être en mesure d’adopter des mesures plus concrètes et plus efficaces afin de garantir les droits fondamentaux du peuple palestinien : le droit à la santé, à l’alimentation, au logement et à l’éducation.

L’Amérique latine a historiquement défendu les principes de souveraineté, d’autodétermination et de coopération régionale. Quel rôle l’Amérique latine et des organisations comme la CELAC pourraient-elles jouer dans la défense des droits du peuple palestinien ?

L’Amérique latine et les Caraïbes ont été cataloguées internationalement comme une zone de paix, notamment parce qu’elles n’ont pas connu, au cours des dernières décennies, de conflits interétatiques armés permanents entre les pays de la région. Dans les espaces d’intégration régionale créés au cours des dernières décennies, comme l’UNASUR ou la CELAC, l’accent a été mis sur la promotion du dialogue et de la coopération pacifique, la résolution négociée des différends, la non-ingérence dans les affaires internes des États et le développement de relations de coopération Sud-Sud.

L’expérience latino-américaine peut ainsi être utile comme manifestation de l’importance du droit international et de la coopération régionale pour éviter l’escalade des conflits, tout en garantissant le droit du peuple palestinien à l’autodétermination et au développement.

Plusieurs pays latino-américains ont adopté des positions différentes à l’égard de la guerre à Gaza. Comment interprétez-vous cette diversité de positions et quel impact peut-elle avoir sur la politique internationale ?

Historiquement, la majorité des pays de la région ont reconnu le droit à l’autodétermination des peuples et ont défendu, au sein de l’Assemblée générale des Nations unies, la nécessité d’une reconnaissance immédiate et sans conditions de l’État palestinien.

Cette situation a toutefois changé de manière importante avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et la réactivation de la doctrine Monroe. À partir de là, les États-Unis ont financé et soutenu des secteurs politiques de l’ultradroite proches de la stratégie américaine, qui sont arrivés au pouvoir en accompagnant certaines orientations de la politique étrangère des États-Unis. Cependant, les changements dans le positionnement international de ces gouvernements ne signifient pas nécessairement une rupture du soutien des sociétés latino-américaines à la cause palestinienne.

Avez-vous observé un intérêt croissant pour la recherche académique sur la question palestinienne dans les universités latino-américaines ? Quels thèmes devraient, selon vous, être privilégiés ?

Les événements récents dans la bande de Gaza ont donné une place de plus en plus importante à la cause palestinienne dans les milieux académiques, journalistiques et politiques. Ces dernières années, le nombre de chercheurs et d’espaces universitaires consacrés à cette question a augmenté, suscitant également un intérêt croissant chez les étudiants qui cherchent à comprendre la complexité historique, religieuse, politique et culturelle du conflit.

Il y a quelques années, j’ai notamment dirigé une thèse de licence en sociologie consacrée aux causes historiques et aux possibles évolutions du conflit, en mettant notamment en discussion la légitimité de la question palestinienne.

Le droit international humanitaire, la recomposition des rapports de pouvoir dans la région, l’importance stratégique de l’Asie occidentale et les tendances géopolitiques actuelles liées au processus de transition vers la multipolarité constituent des thèmes indispensables pour comprendre les racines du conflit et ses possibles évolutions.

Quelle responsabilité les universités et les centres de recherche ont-ils dans la promotion d’une analyse critique fondée sur les faits touchant à la question palestinienne ?

Les universités et les centres de recherche ont la responsabilité de produire un savoir rigoureux, critique et engagé dans la recherche de la vérité, tout en évitant que les agendas politiques ou médiatiques ne conditionnent le développement de la recherche scientifique.

Dans le cas de la question palestinienne, cela signifie qu’il faut retrouver la dimension historique du conflit, analyser ses causes structurelles et favoriser un débat pluraliste fondé sur les faits et le droit international. Les institutions académiques doivent également devenir des espaces d’échange et de coopération internationale capables de rendre visibles les conséquences humanitaires du conflit, de renforcer les liens avec des chercheurs de différentes régions du monde et de contribuer à la construction d’une paix juste et durable, fondée sur le respect du droit du peuple palestinien à l’autodétermination.

Enfin, pour les lecteurs algériens, pourquoi est-il important de comprendre la question palestinienne à la fois dans sa dimension historique, juridique et humaine ?

La question palestinienne ne peut pas être comprise uniquement à partir des événements les plus récents. Elle doit être analysée dans une perspective historique permettant de comprendre les racines du conflit, les processus d’occupation territoriale ainsi que les différends liés à la souveraineté et à l’autodétermination des peuples. Elle doit également être abordée dans une perspective juridique, à partir des principes du droit international, mais aussi dans une perspective humaine qui place au centre les millions de personnes confrontées aux conséquences de la guerre, aux déplacements forcés et à la crise humanitaire.

L’Algérie connaît, à travers sa propre histoire de lutte pour l’indépendance et la décolonisation, l’importance de défendre le droit des peuples à décider librement de leur destin.

Dans un contexte international marqué par de profondes transformations géopolitiques, comprendre la question palestinienne revient également à réfléchir à l’avenir de l’ordre international, à la place du droit international et à la nécessité de construire un système plus juste, fondé sur l’égalité souveraine des États, le respect de l’autodétermination des peuples et la résolution pacifique des conflits.

Propos recueillis par Aya Saïb*

*Étudiante à l’université d’Alger

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