L'Algérie de plus près

Il y a 20 ans, Naguib Mahfoud, le Balzac du monde arabe, tirait sa révérence

Il y a vingt ans, le 30 août 2006, disparaissait Naguib Mahfoud, seul écrivain arabe à avoir reçu le prestigieux prix Nobel de Littérature. Un auteur qui a laissé un patrimoine littéraire aussi riche qu’original, couvrant près de trois-quarts du 20ème siècle. Son œuvre a jeté les bases du roman arabe dans la mesure où la littérature arabe s’est confinée dans la poésie pendant longtemps. Jusque-là, le roman était largement perçu comme l’apanage des occidentaux.

Par Hassane Boukhalfa*

Dans le monde arabe, la poésie demeurait presque le seul genre littéraire véritablement reconnu et apprécié, au point que certains auteurs arabes hésitaient à signer leurs œuvres avec leur propre nom. C’est notamment le cas de M’hamed Haykal, avocat de son état (à ne pas confondre avec le célèbre journaliste), auteur de Zineb, paru en 1914. Longtemps considéré comme le premier roman arabe moderne, Zineb n’est pourtant pas véritablement le premier, il constitue néanmoins une œuvre relativement plus mure et plus aboutie que les tentatives romanesque qui l’on précédée.

Cela étant dit, il n’est pas inutile de rappeler que Les Milles et Une nuits, considéré comme la mère du genre romanesque, fait partie intégrante du patrimoine littéraire arabe. En tout état de cause, Mahfoud a bravé les éventuelles résistances et rejets en se consacrant à l’art romanesque ; sa reconnaissance et sa confirmation comme écrivain digne de respect ont pris beaucoup de temps pour s’imposer. Quand il a commencé à écrire, la scène éditoriale et culturelle en Égypte était dominée par les productions intellectuelles où la fiction est reléguée au seconde plan. Ainsi, les imprimeries et les maisons d’édition lui ont longtemps fermé leurs portes, refusant la publication de ses romans, tandis que les revues et les journaux n’acceptaient que les nouvelles courtes. C’est auprès de Salama Moussa (1887-1958), auteur de plusieurs ouvrages et propriétaire d’une revue littéraire, chez qui il publiait des réflexions philosophiques, qu’il a trouvé refuge et encouragement à la fin des années 1930, quand il lui fit part de son désir d’écrire des nouvelles et des romans. Depuis, il s’est consacré à la littérature dans une longue carrière, s’étendant sur plus d’un demi-siècle, traitant de tous les aspects de la vie quotidienne au Caire depuis la fin des années 1930 jusqu’à la fin des années 1980.

Son empreinte sur le roman moderne d’une part, et sur le roman arabe d’une autre part, demeure profonde et durable. Sa valeur littéraire est incontestablement reconnue et affirmée non seulement en Égypte mais dans le monde entier.

Une œuvre à diffuser largement

Certes, le nom de Naguib Mahfoud a voyagé dans les quatre coins du monde, mais ce n’est que ces dernières années que j’ai découvert cet auteur qui fascine tant par sa personnalité d’homme libre que par son œuvre qui n’a rien à envier aux plus grands chef-d’œuvres de la littérature universelle. En plus des œuvres algériennes, mes lectures se sont concentrées presque exclusivement sur les œuvres égyptiennes, en arabe, et sur les œuvres françaises, en français, à de rares exceptions près. La littérature française faisant partie de ma spécialité à l’université, c’est par pur hasard que la littérature égyptienne a fait intrusion dans mon univers. J’ai lu Mustapha Lotfi El Manfloti, Jurji Zaydan,Tawfiq El Hakim, Taha Hussein, Abbas Mahmoud El Aqqad, Hafez Ibrahim, Ahmed Chawki et, plus tard, j’ai découvert la richesse et la profondeur du cinéma égyptien dont plusieurs films et feuilletons ont été adaptés à partir des romans et des nouvelles de Naguib Mahfoud. Mais, curieusement, je n’ai fait la connaissance de l’œuvre de Mahfoud que tardivement, sur les pages de Facebook qui publient des citations attribuées à tort et à travers à des écrivains comme Dostoïevski, Nietzsche, Twain, Hugo, Wilde et les autres.

En plus d’El Djahiz, Ibn Rumi ou Ibn Khaldoun, Naguib Mahfoud est peut-être l’auteur arabe le plus accablé par ces citations qui, le plus souvent, ne lui appartiennent pas et, si elles le sont, elles sont détachées de leurs contextes. Quand bien même la célébrité et la popularité d’un écrivain ou d’un artiste ou de n’importe quel personnage public ne pourraient être l’unique critère de jugement, encore moins être considérées comme synonyme d’excellence, la récurrence du nom de Mahfoud sur les réseaux sociaux m’a interpellé et éveillé en moi la curiosité à le découvrir. La bibliothèque de l’université a joué un rôle crucial dans cette fructueuse découverte, me permettant de me procurer facilement l’œuvre de cet auteur exceptionnel dont les livres sont aussi chers qu’introuvables dans les librairies ou chez les bouquinistes algériens.

Je ne prétends pas avoir fait une lecture spécialisée et profonde de l’œuvre de Mahfoud mais plutôt une lecture de découverte et d’initiation. En 2021, j’ai commencé la lecture d’une œuvre colossale réunie dans cinq volumes. Il s’agit d’une édition libanaise portant le nom «Œuvres complètes» dont le chef-d’œuvre est la Trilogie du Caire où il revient sur le parcours de trois génération d’une famille cairote, de 1917 jusqu’aux années 1950. Cette trilogie devait être publiée comme un seul roman, mais son volume impressionnant qui atteint un millier de pages, a contraint l’éditeur à proposer à l’auteur de le diviser en trois parties, chacune avec un titre différent en fonction du contenu, ce qui a donné lieu à : Impasse des deux palais, Le Palais du désir et Le Jardin du passé. Ce roman a grandement contribuer à faire connaître l’auteur qui, jusqu’au-là, était inconnu sinon dans d’étroits cercles d’intellectuels cairotes, a été écrit entre 1948 et 1952 et publié entre 1956 et 1957.

Objectifs atteints ?

Après l’accession de Jamal Abdennacer au pouvoir en juillet 1952, Mahfoud a cessé d’écrire, estimant que rien ne justifie désormais le geste d’écrire puisque son objectif et ce à quoi il aspirait ont été réalisés, à savoir : la critique de la société égyptienne pour la pousser au changement et au développement et la révolution qui a fait tomber le roi et la monarchie allait parachever ses souhaits et ses rêves. Cette rupture a duré environ sept ans avant qu’il ne reprenne l’écriture en 1959 en publiant son célèbre roman Le Fils de la Medina sous forme de feuilleton dans le non moins célèbre journal El Ahram dirigé par le célèbre journaliste Mohamed Hassanine Haikal. Ce roman a déclenché un tollé au sein des milieux conservateurs et provoqué une campagne de calomnie contre l’auteur. Dans cet élan, il a été exigé la suspension de la publication de la série dans El Ahram, mais Haikal, journaliste et responsable du journal en question, proche du président Abdennacer, ne s’est pas laissé intimider et fut intransigeant quant à poursuivre la publication du roman. L’édition du roman au format livre a cependant été interdite en Égypte. Il a fallu attendre l’année 1967 pour que l’ouvrage soit édité à Beyrout mais sa vente resta longtemps interdite en Égypte.

Avec ce roman, Naguib Mahfaoud a vu sa popularité exploser. En 1977, il publie La Chanson des gueux, une épopée où il aborde les rapports de domination entre les puissants et les faibles ainsi que la question de l’injustice et la quête de la justice. Ce roman qui peut être considéré comme le deuxième après la trilogie en termes de valeur littéraire, d’importance et de profondeur est une saga familiale qui s’étale sur dix générations. Il s’agit là du pendant mythique, mystique et allégorique de la trilogie dont le réalisme est quasi-historique tellement elle dépeint la vie quotidienne ainsi que les tenants et les aboutissants de la société cairote durant la période considérée avec une précision qui frôle l’exactitude photographique mais aussi et surtout parce qu’elle était sans concession aucune. Toutes proportions gardées et sans remettre en question sa valeur ou son importance, Naguib Mahfoud est Balzac de l’Égypte.

Malgré les contraintes, une œuvre universelle

La carrière de Naguib Mahfoud dans le monde de l’écriture a commencé très tôt alors qu’il était encore sur les bancs de l’école puis au lycée où il publiait des réflexions philosophiques (il est diplômé en philosophie) dans la presse. La carrière littéraire proprement dite a commencé quant à elle en 1939 avec la publication de La malédiction de Ra, une nouvelle portant sur l’histoire des pharaons. Vers la fin des années 1980 et le début des années 1990, Mahfoud a vu ses capacités d’écriture diminuer à vue d ’œil à cause de la maladie, d’une part et, surtout, à cause de la tentative d’assassinat dont il a fait objet le 14 octobre 1994. Il a survécu miraculeusement, mais les séquelles de cette agression ont fortement affecté sa capacité d’écrire. Il convient de rappeler à ce propos que Naguib Mahfoud a beaucoup souffert d’une allergie qui l’empêche d’écrire pendant une longue période de l’année, à partir du mois de mai jusqu’à la fin de septembre.

Malgré toutes ces contraintes, Naguib Mahfoud a pu, grâce à sa persévérance et sa discipline, à produire un nombre considérable d’œuvres et ce, d’autant qu’il n’a jamais quitté les fonctions qu’il a assumées dans les différentes administrations égyptiennes. Son emploi du temps ne laissait rien au hasard, tout était réglé à la minute près. Si on fait abstraction des jours de fête et autres occasions ainsi que les vendredi, Naguib Mahfoud se conforme chaque jour à un programme strict : de 8 h à 14h, il accomplit ses tâches de fonctionnaire et, après une courte sieste, il reprend l’écriture de 16h à 17h puis se consacre à la lecture de 17h à 22h. Quant aux après-midi de jeudi, il les réservait à sa rencontre hebdomadaires avec ses amis qui se réunissent dans des cafés pour discuter.

Le café, un univers d’inspiration

Au cours de sa longue vie qui a avoisiné un siècle, Naguib Mahfoud et son cercle d’amis ont fréquenté plusieurs cafés de la légendaire ville cosmopolite du Caire qui a vu le passage des Ottomans, des Français et enfin des Anglais, il s’agit entre autres des cafés El Fishawi, Riche, Orabi, Ali Baba, Rex, Casino Quas el-Nil. Dans l’univers de Mahfoud, le café compte parmi les principales sources où il puisait les thèmes, les personnages et les événements qui composent ses romans et nouvelles.

Après sa retraite, Naguib Mahfoud commence sa collaboration avec le célèbre journal Al Ahram où il publie une chronique hebdomadaire sous le titre de « Point de Vue » en livrant des réflexions sur l’actualité et la société égyptienne. Depuis 1994, année durant laquelle il a fait objet d’un attentat lui causant un handicap qui l’a empêché de se servir de sa main pour écrire, cette collaboration à pris une autre forme : à la place de la chronique hebdomadaire, c’est un entretien qu’il accorde chaque semaine au journaliste et écrivain Mohammed Salamawi.

Toujours du côté du petit peuple du Caire

Souple, Mahfoud l’est certainement mais, de toute sa vie, il n’a été servile, flatteur ou flagorneur. Certes, il ne s’est jamais heurté au pouvoir d’une manière directe et frontale comme ce fut presque la règle à son époque où beaucoup d’intellectuels, écrivains et hommes politiques étaient critiques envers les dirigeants, ce qui a valu à la plupart d’entre eux la prison et la privation de leurs sources de vie.

La tranquillité apparente de Naguib Mahafoud ne signifie pas qu’il cautionnait toutes les décisions des pouvoirs qui se sont succédé en Égypte. Bien au contraire, sa révolte et son indignation se lisent en filigrane dans son œuvre où l’on ressent qu’il se range toujours du côté des faibles, des marginalisés et autres laissés pour compte. Il a dénoncé la corruption et toutes les bassesses et les turpitudes dont sont capables les puissants et les influents. D’où sa simplicité et sa modeste qui n’ont d’égales que son génie et son immense talent. Il a toujours fui les honneurs, la gloire et l’argent facile, surtout lorsque ceux-ci risquaient de le contraindre à sacrifier ne serait-ce qu’une once de son indépendance ou de sa dignité. Déjà en 1944, alors qu’il n’avait pas encore la notoriété qui allait être la sienne, Naguib Mahfoufd a décliné l’offre de Mustafa Amin, célèbre journaliste et cofondateur du quotidien Akhbar Alyoum, qui consistait à écrire deux nouvelles par mois, en contrepartie de 15 livres égyptiennes tout en conservant sa fonction dans l’administration publique. Cette rémunération représentait presque le double de son salaire mensuel qui ne dépassait alors pas huit livres.

Né le 11 décembre 1911 au quartier populaire Gamaleya au Caire avant de déménager avec sa famille au quartier Abassaya dans la même ville, Naguib Mahfoud est issu de la petite bourgeoisie cairote. Il a passé toute sa vie dans sa ville natale qu’il n’a quittée que rarement pour des vacances d’été qu’il passait par habitude à Alexandrie. Il a voyagé deux fois hors de l’Égypte, la première en Yougoslavie et la seconde au Yémen, alors qu’il n’a pas pu rejoindre Genève pour recevoir le prix Nobel à cause des problèmes de santé. Ce sont ses deux filles qui ont fait le déplacement pour le recevoir à sa place.

H. B.

* Enseignant universitaire

Références :

  • Naguib Mahfoud, de Gamaleya à Nobel de Dr. Ghali Chokri.
  • Naguib Mahfoud, pages de ses mémoires et de nouvelles lumières sur son œuvre et sa vie de Raja Al-Naqqasch.
  • Naguib Mahfoud se Souvient de Djamel El-Ghitani.

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