Et si les grands romans littéraires cachaient des messages secrets, gravés dans les motifs d’un tapis, les rituels anciens, la morsure du soleil ou le souvenir d’une enfance retrouvée ?
Linguiste, économiste, spécialiste en communication et journaliste, Ahmed Benzelikha signe aux éditions El-Hibr un essai événement : « Djaout, le déterreur de l’histoire : Mythes, discours et travail romanesque ». Un livre qui se lit avec la curiosité d’un enquêteur, même quand on n’a jamais ouvert un ouvrage d’analyse littéraire. L’auteur de Presse algérienne Éditoriaux et démocratie, La Fontaine de Sidi-Hassan, Elias, Les Dupes, Cervantès, Rendez-vous au Mont Saint-Michel, Constantine voyage extraordinaire, troque cette fois sa plume d’essayiste et de romancier pour celle du chercheur rigoriste. Il nous revient avec un ouvrage imposant, qui se lit bien au-delà d’une simple monographie académique : une véritable traversée poétique, politique et anthropologique de la créativité algérienne. Y est mêlé avec virtuosité l’humain, l’intime et l’intellectuel.
Outre une rigoureuse analyse critique, le livre se transforme en hommage vibrant à l’un des plus brillants écrivains et journalistes algériens, tragiquement arraché à la vie en juin 1993 en raison de son inlassable combat pour la liberté, la pensée critique et la démocratie. L’ouvrage met en lumière les correspondances intimes entre la vie du poète et sa fiction. On y apprend, entre autres secrets d’écriture, que le personnage du libraire de son roman ultime a une fille prénommée Kenza — tout comme la propre fille du romancier — ou encore que le narrateur de L’Invention du désert parcourt exactement les mêmes itinéraires que Djaout : le Sud algérien en janvier 1981, aux côtés de Mohamed Balhi, puis le Yémen en novembre 1982, en compagnie de Ahmed Hamdi. Derrière la fiction, on retrouve ainsi les voyages réels de l’écrivain.
Trente ans après son assassinat, celui à qui l’on associe la célèbre maxime : « Si tu te tais, tu meurs ; si tu parles, tu meurs. Alors parle et meurs ! », continue de faire entendre sa voix avec une force inaltérable. À travers cette étude, qui s’adresse aussi bien au grand public qu’aux universitaires, Ahmed Benzelikha le rappelle à la mémoire collective et met en valeur l’héritage d’un irréductible « écrivain de la liberté ».
Une enquête captivante au cœur des cinq grands romans
Chacun des cinq romans est abordé comme une énigme dont l’essai livre une clé de lecture. L’essai, d’une grande intelligence, offre une traversée intellectuelle, subtile et rythmée, de la totalité des cinq grands romans de Tahar Djaout, depuis L’Exproprié jusqu’à son testament littéraire posthume, prémonitoire et prophétique, Le Dernier été de la raison. L’essayiste démontre avec finesse comment chaque roman se fait le murmure et le cri d’une insoumission viscérale face aux mensonges, à l’injustice, au totalitarisme et à l’obscurantisme. Mais il le fait en déterrant ce que l’Analyse du discours et la mythocritique n’avaient encore jamais révélé, ce que personne n’avait vu.
C’est l’une des grandes forces de l’ouvrage : Benzelikha montre que Djaout ne se contente pas des mythes universels. Il renoue, dit-il, avec les mythes ancestraux, nos propres mythes, les mobilisant pour asseoir sa création romanesque et déconstruire les mythes négationnistes du totalitarisme et de l’intégrisme.
Dans L’Exproprié (1981), texte éclaté et iconoclaste, un homme est embarqué dans un « train-assises » à destination inconnue, sans connaître son crime sinon d’avoir des racines insoumises, un ancêtre bandit d’honneur. Face à lui se dresse « Le Missionnaire », figure inquisitoriale et castratrice. Benzelikha y lit la représentation de l’identité mutilée, rattachée au mythe des origines, avec ses mythèmes du père et de la mère, aux figures historiques fondatrices et au drame renouvelé de la déportation coloniale de 1871. La langue elle-même y explose le récit kafkaïen, sous une fureur rabelaisienne et dionysiaque, pour reconquérir l’espace mémoriel confisqué.
Dans Les Chercheurs d’os (1984), un adolescent naïf, qui n’a jamais voyagé, quitte son village aux côtés de Rabah Ouali, conscience ancestrale et guide virgilien. Le duo parcourt le pays en cercle pour retrouver les restes d’un frère tombé pendant la Guerre de libération. C’est le retour à la terre originelle, le retour à la terre à soi, qui fonde sa raison d’être et sa quête. Benzelikha montre que cette quête macabre et satirique démonte l’unanimisme de l’histoire officielle. En filigrane, le mythe de Deucalion et Pyrrha, qui réinventent l’humanité en jetant les pierres/os de la Terre-Mère, s’entremêle au culte des ancêtres et à la critique sociopolitique.
Dans L’Invention du désert (1987), Benzelikha décortique la double valeur du mot « invention » et révèle son sens caché : le désert est à la fois un artefact politique et idéologique, mais aussi une page blanche créatrice. En confrontant l’histoire médiévale d’Ibn Toumert, fondateur de la dynastie almohade, au malaise contemporain, le roman superpose le temps linéaire au temps cyclique des sociétés agraires, qui structure l’écriture de Djaout, chantre du terroir. Il place au cœur du roman le rituel de Yennayer, le cycle des saisons, les événements historiques et mythiques et le souvenir de l’enfance comme ultimes remparts face au vide et à la décrépitude. Le héros y apprend qu’« il est inutile d’appeler dans cet univers où les verdicts sont sans recours ».
Dans Les Vigiles (1991), tout devient limpide. Le héros Mahfoudh Lemdjed invente un métier à tisser moderne qui réinvente celui de sa grand-mère. Benzelikha montre que cet objet n’est pas une simple machine mécanique : c’est la représentation mythique de l’objet anthropologique par excellence, le fil d’Ariane tissé contre le labyrinthe bureaucratique et totalitaire. L’œuvre de Djaout, écrit-il, regorge de ces images-symboles dont la culture amazighe est si friande, à travers l’artisanat, les motifs géométriques, les tatouages sacrés — la mouche, l’abeille, l’araignée — venus de la nuit des temps et si souvent cités dans les scènes champêtres liées à l’enfance. Le tapis à motifs devient le lieu de la résistance culturelle, le centre de la contre-représentation sociale, face à Menouar Ziada, l’usurpateur « trop illuminé » du système et du discours dominant.
Dans Le Dernier été de la raison (1999), roman testamentaire et prophétique, Benzelikha fait une lecture fascinante de la structure temporelle en la reliant au mythe des Moires et aux mythes des araignées : Clotho la Fileuse, qui tisse le fil de la vie dans L’Exproprié, Lachésis la Répartitrice qui le déroule dans les trois romans de la plénitude, du milieu, et Atropos l’Inflexible, qui le tranche, qui le coupe, dans cette œuvre ultime. Face à l’obscurantisme de l’« Œil» omniscient et des «Frères vigilants », le personnage du libraire Boualem Yekker y voit « les araignées tisseuses d’obscurité, patientes et résolues (…) sortir alors et se répandre. Comme la tombée irrévocable de la nuit ». Il ne lui reste qu’un geste de résistance par la beauté de la poésie, le souvenir des fleurs de l’enfance et le pouvoir sacré des livres : il « remplaça l’histoire naïve qui claudique dans ses petits souliers par le mythe grandiloque qui gonfle les ailes du monde d’un souffle de poésie ».
Une sensibilité poétique prégnante, une clairvoyance prophétique
L’essai n’est pas qu’une analyse : c’est aussi un voyage sensible dans l’univers de l’écrivain, des montagnes du Djurdjura aux contes de l’enfance. L’essai révèle toute la sensibilité poétique de l’auteur, on y redécouvre un Djaout intimement lié à sa terre natale, épris du vol des insectes, de la beauté de la nature, de la majesté des montagnes du Djurdjura, touché par la grâce de la poésie. Pour Djaout, l’enfance n’était pas une étape révolue, mais « l’âge du monde et de tous les possibles », nourrie de contes du terroir, de littérature orale, de la figure fantastique de l’ogresse Teryel, de proverbes, de dictons et de cette sagesse orale des anciens qui constitue le vieux fond ancestral algérien.
Ce que Djaout écrivait dans les années 1980 résonne aujourd’hui avec une étonnante actualité. L’une des plus lumineuses et des plus belles leçons de cet essai est de démontrer la clairvoyance prophétique et lumineuse de Tahar Djaout. Dès les années 1980 et le début des années 1990, à travers la satire, la métaphore romanesque et des fictions d’une grande acuité, il alertait sur les dérives totalitaires, les ravages de la bureaucratie, la falsification et la manipulation des mémoires et la montée inexorable, insidieuse puis violente, du fanatisme religieux. L’essai d’Ahmed Benzelikha se présente ainsi comme un livre de mémoire et de salut public, indispensable pour éclairer le présent, les blessures du passé, à la lumière de notre patrimoine littéraire, pour mieux veiller sur nos fragiles libertés d’aujourd’hui.
Deux boussoles méthodologiques pour ne pas se perdre
L’essai d’Ahmed Benzelikha réussit le pari de concilier la plus haute exigence universitaire avec une clarté accessible à tout passionné de culture :
Côté universitaire : en croisant la mythocritique de Gilbert Durand (les structures de l’imaginaire, les mythèmes, les réflexes posturaux, digestifs et cycliques) et l’Analyse du discours de Dominique Maingueneau (la paratopie, le positionnement, les discours constituants), l’ouvrage constitue un manuel méthodologique de premier ordre, pour analyser la sociopoétique, les figures mythiques et la genèse des textes maghrébins. Il s’adresse tout particulièrement aux étudiants, chercheurs et universitaires.
Côté grand public : Ahmed Benzelikha rend ces méthodes lumineuses et concrètes. Partie d’un tatouage, d’un tapis, d’un figuier, d’un rituel de Yennayer ou d’une ogresse de conte, la mythocritique y devient l’art de déceler comment les grands récits de l’humanité habitent les personnages romanesques sans que nous le sachions. L’analyse du discours montre comment le choix d’un mot, d’un titre, d’une métaphore, d’un nom, d’une image transforme un roman en un acte de liberté d’une puissance inégalée et raconte déjà un combat politique qui devient ainsi lisible au commun des lecteurs.
Djaout, le déterreur de l’histoire, est un livre essentiel qui nous murmure que face à l’amnésie, aux dogmatismes, aux ténèbres et aux prêcheurs de haine, la plume, les idées, la finesse de l’esprit et la lumière de la poésie, demeurent nos plus précieux boucliers. Que l’on ait déjà lu Djaout ou que l’on s’apprête à le découvrir, il offre une belle porte d’entrée vers son œuvre, et une idée de cadeau pour tout amoureux des livres.
A. K.
*Écrivaine
Petit conseil de lecture : Ne vous laissez surtout pas intimider par le ton rigoureux des premiers chapitres méthodologiques. L’essai s’allège, s’ouvre, gagne en émotion et déploie une intensité poétique captivante au fil des pages, à mesure qu’il se fait le gardien du souvenir de Tahar Djaout, « l’écrivain de la liberté ».