Par Maamar LARIANE*
Splendide matinée d’automne que celle du vendredi 10 octobre 1980. Une journée de repos qui entamait un week-end ensoleillé et doux, des températures au-dessus des normales de saison quand on sait qu’il nous a été donné de connaître par le passé, dans notre région précisément (Oued Fodda), des inondations en début d’octobre, inondations désastreuses pour la population.
Pour en revenir à ce vendredi 10 octobre, rien ne laissait prévoir cette catastrophe naturelle, ce séisme dévastateur qui allait endeuiller toute une wilaya, encore que l’événement a eu lieu un jour de congé, un jour où tous les établissements scolaires ainsi que tous les édifices publics étaient fermés. Il va sans dire que si le séisme en question s’était produit de nuit ou par un jour de semaine, les dégâts auraient été tout autres.
A l’heure de la prière du vendredi, précisément à 13h 30, un grondement sourd se fit entendre, précédant une première secousse qui allait précipiter toute la population de la région d’El Asnam (à l’époque) dans le chaos : le chef-lieu de wilaya allait récolter toute «la sauce» puisque pratiquement la totalité des bâtisses du centre-ville allaient s’effondrer d’un seul coup, causant des milliers de morts et de blessés en l’espace de quelques secondes.
Dans les jours qui ont suivi le tremblement de terre, les services compétents (DUCH, direction de l’Urbanisme) ont dû marquer d’une croix rouge toutes les bâtisses appelées à être démolies par la suite en vue d’une éventuelle reconstruction de la ville, autrement dit une grande partie du chef-lieu de la wilaya. Le centre-ville allait être déserté par la population durant de nombreuses années étant donné que les gens avaient été relogés en urgence dans la périphérie de la ville dans des sites aménagés pour la circonstance.
Parlons un peu des villes et villages environnants où les dégâts étaient tout aussi importants vu qu’il y a eu une deuxième secousse le jour même (vendredi) aux alentours de 16 h, laquelle secousse avait causé de nombreuses pertes en vies humaines : les gens pensant que tout danger était écarté dans les heures qui ont suivi la première secousse, avaient commis l’imprudence de retourner sur les lieux pour une raison ou pour une autre et s’étaient trouvés piégés à l’intérieur de leurs habitations .
Les sinistrés (c’était désormais le terme par lequel les habitants étaient désignés) avaient passé leur première nuit à la belle étoile, logés donc tous à la même enseigne en attendant de voir venir.
Toute la population sinistrée a connu par la suite bon nombre de désagréments : coupures d’eau et d’électricité, approvisionnement perturbé en pain, denrées alimentaires et produits laitiers ou autres…
Nous ne poursuivons pas sans évoquer le travail admirable effectué par les équipes de secours qui ont investi les lieux du sinistre en un temps record pour évacuer les blessés et porter aide et assistance aux personnes qui en avaient besoin.
La nouvelle du séisme s’étant répandue telle une traînée de poudre, la réaction de la population au niveau national comme celle de la communauté internationale ne s’est pas fait attendre. Une solidarité sans pareille s’était mise en branle au bénéfice de la région sinistrée et ce, dans des délais relativement courts, chose qui n’avait pas manqué de réconforter tout le monde, responsables ou autres.

Nous étions à quelques jours seulement de l’Aïd El Adha. Et, bien entendu, la fête n’eut pas lieu en raison de ce qui venait de se produire. En signe de solidarité avec la population d’El Asnam, les Algériens dans leur ensemble ont tenu à apporter leur soutien, chacun à sa manière, aux sinistrés du séisme. Les aides en nature ou en argent affluaient de partout en empruntant des canaux différents, naturellement.
À Oran, par exemple, pour ne citer que cette grande ville, disons que la population s’est montrée tout simplement admirable par le geste totalement désintéressé qu’elle a eu à l’égard des Asnamis hospitalisés dans le grand hôpital au plateau. Vu le nombre élevé des blessés du tremblement de terre, on a dû acheminer en toute urgence ces derniers un peu partout vers les hôpitaux du pays pour parer au plus pressé. Et, le jour de l’Aïd, qui a eu lieu une semaine après, ainsi qu’il fallait s’y attendre, les oranais et oranaises accouraient de partout pour venir offrir une partie de leur mouton et du couscous à profusion aux blessés et aux membres de leurs familles venues leur rendre visite : un geste de solidarité et un cri du cœur venu réchauffer les cœurs et qui en disaient long sur la solidarité des Algériens. Cette année-là, la fête de l’Aïd revêtait un caractère tout à fait particulier parce que fêté dans la douleur par toute une région. Toujours dans le même ordre d’idées, disons que la prise en charge des blessés à travers toute la région touchée s’est effectuée de manière irréprochable et cela est à mettre au crédit des responsables de l’époque qui se sont acquittés de leur tâche de manière remarquable en faisant montre d’un dévouement et d’un professionnalisme sans pareils.
Une histoire mérite d’être racontée pour montrer que tout n’a pas été fait dans un «sans faute», que les bavures existent toujours dans une opération de sauvetage de cette envergure. C’est l’histoire de ce petit enfant de trois ans qui été évacué en toute urgence de Béni Rached (épicentre du séisme) et dont on a retrouvé la trace que longtemps après à… Bousmaïl, dans la wilaya de Tipaza. Les parents, qui m’ont raconté l’histoire il n’y a pas si longtemps, ont eu toutes les peines du monde avec les services sanitaires pour obtenir le précieux renseignement consistant à les orienter vers la bonne direction. Mais une fois sur les lieux, les parents malchanceux (le père et la mère) eurent du mal à se faire entendre car l’enfant avait été admis dans l’urgence sous un autre nom. Au bout du compte, par le pur des hasards, la maman mue par l’instinct maternel et qui avait fait le tour des services avait fini par retrouver l’enfant dans une toute petite salle munie de deux lits où reposaient paisiblement deux autres poupons apparemment en bonne santé. Après avoir avisé les infirmières de service, le problème fut réglé non sans peine car la mère, au bout de toute une gymnastique, a pu prouver sa bonne foi d’autant que l’enfant n’a opposé aucune résistance au moment où cette dernière lui avait offert ses bras. Mais comme l’enfant n’était pas tout à fait rétabli de ses blessures (il avait des bleus sur les bras et sur les jambes en plus d’un bandage sur la tête, il devait, selon l’avis des médecins, demeurer à l’hôpital quelques jours encore. Les parents n’étaient pas au bout de leur peine. Les malheureux n’avaient pas les moyens de prendre une chambre d’hôtel ni la possibilité d’effectuer des va-et-vient jusqu’à leur wilaya pour venir rendre visite à leur enfant. Il s’est trouvé en fin de compte une âme charitable (une infirmière d’un certain âge exerçant à l’hôpital) pour leur proposer de bon cœur de les héberger chez elle le temps que l’enfant reprenne des forces et qu’il soit en mesure de quitter l’établissement hospitalier. Ainsi prit fin le calvaire de ces deux braves gens, sinistrés de leur état.

Un autre habitant de la même localité s’était trouvé dans cette situation, d’après ce qui m’a été dit, sauf que lui n’a plus revu son fils alors âgé de quatre ans et qui n’a plus donné signe de vie depuis le jour de son transfert de l’hôpital d’El Asnam vers celui de Mustapha Pacha d’Alger. Le père avait remué ciel et terre à l’époque mais sans résultat. Nulle part ailleurs, il n’a pu avoir «un tuyau» qui lui permette de retrouver la trace de son enfant. Disparu à jamais. Il en parle encore aujourd’hui avec beaucoup de tristesse. Ce n’est là que quelques cas mais il y en a eu probablement d’autres.
Nous allons, avec votre permission aimable lecteur, aborder un autre volet, non moins important celui-là, avant de clore le sujet : celui de l’éducation qui revêt une importance toute particulière à mon sens. Les efforts déployés par les responsables de l’époque furent absolument remarquables sur tous les plans en ce sens que la prise en charge des élèves s’est faite en un temps record. Une partie des élèves (lycées et collèges) furent transférés un peu partout à travers le pays dans des établissements à internat. Citons à titre d’exemple Oran, Tiaret, Mascara, Saida pour la région Ouest et Alger, Blida, Tizi-Ouzou pour la région Est. Les enfants ont eu par la suite une scolarité tout à fait normale avec des copains de classe solidaires et hospitaliers comme tout. Les nouveaux arrivants étaient reçus dans les familles le week-end et les jours de fête tout le temps qu’a duré la reconstruction des établissements scolaires dans la région sinistrée histoire de rompre un peu avec l’internat. D’après de nombreux témoignages d’élèves, même l’argent de poche leur était fourni par les familles en question pourtant d’origine modeste, ce qui a incité nos enfants à travailler d’arrache-pied pour réussir loin de chez eux. La plupart de ces «déplacés» ont réussi pleinement dans leurs études un peu grâce à cette prise en charge sans faille, faut-il en convenir.
Pour les enfants du primaire comme pour ceux du Moyen ou du Secondaire restés sur place, d’autres mesures d’urgence furent prises par la tutelle : l’installation de grandes tentes dans des endroits adéquats, en ville ou dans les villages, a résolu le problème si bien que les cours avaient repris normalement tout juste après le tremblement de terre avec, bien entendu, quelques petits désagréments sans gravité (le froid au début de l’opération puis la chaleur en fin d’année) mais nous, enseignants, avons tenu le coup pour remonter le moral aux enfants et faire en sorte qu’ils ne soient pas trop «malmenés» à l’intérieur de ces établissements de fortune.
Autre fait ayant trait à la solidarité entre Algériens en cette période cruciale : il va sans dire que, durant les jours qui ont suivi le séisme, l’approvisionnement en lait et en denrées alimentaires a connu une grande perturbation au niveau des points de vente, ce qui a mis les familles dans des situations peu enviables. Mais l’élan de solidarité de nos compatriotes avait vite fait de pallier ces insuffisances : tous les matins, de bonne heure, des gens venaient d’un peu partout (pas forcément des commerçants) avec des véhicules chargés de marchandises diverses (lait, pain, semoule, huile de table, farine…) qu’ils mettaient à la disposition des familles sans distinction aucune dans des tournées à travers les rues de la ville. Une fois le stock épuisé, ces braves gens rentraient chez eux pour revenir le lendemain dans d’autres localités. Et cela avait duré le temps que les commerces rouvrent leurs portes et que la population retrouve ses marques.

Cet élan de solidarité a fait des miracles de sorte que la population sinistrée a pu, en un temps record revenir à une vie normale et permettre aux autorités d’œuvrer dans de bonnes conditions, sans être bousculées par des demandes pressantes, mais somme toute légitimes, de logements décents précisément durant la saison froide.
Les gamins d’alors (ceux dont nous avons parlé précédemment) et qui étaient âgés entre douze et 16 ans sont les quinquagénaires d’aujourd’hui, pour la plupart cadres dans les institutions du pays, lesquels ont toujours présent à l’esprit ce formidable élan de solidarité et cette chaleur familiale avec lesquels ils étaient reçus dans les foyers, un peu partout à travers le pays.
Quarante ans après, les personnes qui ont vécu ce terrible séisme, voient défiler devant leurs yeux ces images atroces de corps mutilés ensevelis sous les décombres, ces blessés coincés dans les gravats et qu’on avait peine à dégager. À l’époque, les moyens colossaux déployés par l’État à travers l’ensemble de la wilaya d’El Asnam de l’époque et le comportement exemplaire des responsables à tous les niveaux avaient apporté un peu de vie dans les foyers touchés et ce, par l’apport d’aides en tous genres (couvertures, matelas, appareils de chauffage…)
Par ailleurs, un chèque au montant appréciable fut octroyé à chaque famille sinistrée par la municipalité pour rendre leur quotidien moins pénible en attendant de les reloger en temps opportun dans des chalets en préfabriqué.
À cet effet, il avait été fait appel à des entreprises nationales (SNLB) et surtout étrangères contactées par l’État pour cet important chantier.
Le temps aidant, les cicatrices s’étaient petit à petit refermées et la vie avait repris son cours normal. Comment pouvait-il en être autrement d’ailleurs ? Puisse le Ciel nous épargner à l’avenir et nous prémunir de ce genre de catastrophes naturelles et faire aussi que la machine économique redémarre pour de bon afin d’apporter un peu de bien-être à la population Algérienne durement éprouvée à maintes reprises, parfois une décennie durant.
M. L.
*Ecrivain