Par Adila Katia*
« Ce qui relie ces deux plumes, c’est cette conviction intime que la culture et la nature sont les deux faces d’une même médaille. L’un explore la mémoire matérielle (le tissage, le cuivre, l’argent), l’autre scrute la mémoire élémentaire (le sable, l’eau, le ciel) »
Vétérinaire praticienne établie à Bouira et originaire de Sétif, Nadjoua Bensalem conjugue avec talent son engagement pour le bien-être animal et la protection de la nature avec une riche carrière littéraire. Dramaturge, poétesse et autrice, elle tisse des ponts entre la rigueur de sa profession et la sensibilité des belles-lettres, signant notamment des œuvres remarquées comme la pièce de théâtre La Belle et le Corsaire, des contributions poétiques dans Éclats d’espérance ainsi qu’un recueil de contes et de traditions intitulé Murmures d’autrefois.
Né à Ath Waghlis dans la wilaya de Béjaïa, l’économiste, écrivain et journaliste Bachir Djaider mène une riche carrière littéraire entre poésie, essais et contes. Il est notamment l’auteur de L’écume des rêves (2013), L’envers du décor (2014) et du conte Agar, l’enfant du désert en quête d’un monde qui s’efface. Son talent a également été récompensé à plusieurs reprises, notamment comme finaliste en 2021 avec son recueil L’ivre poète et lauréat du prix de poésie en 2023 pour Chagrin intime.
À l’heure où le monde s’accélère et oublie parfois d’où il vient, s’intéresser aux œuvres de Nadjoua Bensalem et de Bachir Djaider s’impose comme une nécessité culturelle. À travers leurs écrits, ces deux auteurs unissent le passé et l’avenir en faisant de la littérature un rempart contre l’oubli : l’une ravive la mémoire intime et les savoir-faire ancestraux de nos régions, tandis que l’autre interroge notre rapport à la terre face aux défis écologiques contemporains. Ensemble, ils rappellent que la sauvegarde de notre identité et celle de notre environnement sont les deux faces d’une même médaille.
Lutter contre l’effacement
Après Leila Bennini et Farid Barabez, dont les récits exploraient La Fontaine et tout ce qu’elle représente, Nadjoua Bensalem et Bachir Djaider nous entrainent au cœur de nos racines. On a trop souvent tendance à penser que les contes et les récits du patrimoine appartiennent uniquement au passé. C’est tout le contresens que déjouent Nadjoua Bensalem dans son recueil Murmures d’autrefois et Bachir Djaider dans son roman Agar, l’enfant du désert en quête d’un monde qui s’efface. Si la forme change, l’un choisit la magie de la tradition orale et des savoir-faire ancestraux, l’autre opte pour le conte philosophique au cœur du désert, le combat reste le même : lutter contre l’effacement.
D’un côté, Nadjoua Bensalem nous prend par la main pour nous guider dans les ruelles de nos villages, de la Kabylie aux Aurès, en passant par les Hauts-Plateaux. Ses textes célèbrent ces « artisans de l’ombre », potiers, bijoutiers d’Ath Yenni, tisseuses ou joueurs d’imzad, dont les gestes séculaires tissent l’identité commune. C’est un livre-cocon, un hommage vibrant à nos aînées, les grand-mères assises près du kanoun, qui livrent une guerre pacifique contre l’oubli à coups de mots et de baraka.
De l’autre, Bachir Djaider nous entraîne dans l’immensité aride du Sahara avec Agar, l’enfant du désert en quête d’un monde qui s’efface. Ici, le ton se fait plus grave, presque visionnaire. À travers le périple d’Agar, l’auteur interroge notre rapport à la terre, à l’eau et à la raréfaction des ressources. Le désert n’est plus seulement un décor de carte postale ou un mythe littéraire : il devient le miroir de nos fragilités écologiques et de notre folie moderne.
Ce qui relie ces deux plumes, c’est cette conviction intime que la culture et la nature sont les deux faces d’une même médaille. L’un explore la mémoire matérielle (le tissage, le cuivre, l’argent), l’autre scrute la mémoire élémentaire (le sable, l’eau, le ciel).
Pour le lecteur de la presse ou le curieux en quête de sens, ces deux lectures se complètent à merveille. Les auteurs ne se contentent pas de raconter des histoires qui agissent comme un rappel à l’ordre bienveillant. À l’heure du tout-jetable et de la vitesse, Murmures d’autrefois et Agar rappellent que nos racines et notre environnement sont des biens précieux, dont la sauvegarde commence par le simple acte de lire et de transmettre.
A. K.
* Écrivaine