L'Algérie de plus près

Ferial Camille Zemmouchi, autrice du roman “La sirène de Tartous” : « La médecine et la littérature sont deux façons d’approcher l’humain »

L’écrivaine Ferial Camille Zemmouchi a bien voulu, avant de livrer à nos lecteurs ses réponses à nos questions, donner un résumé de son ouvrage. À lire les propos de cette femme médecin, l’on s’aperçoit aisément qu’elle manie le verbe avec la même dextérité que les instruments de réanimation dans une salle d’opérations…

Ce que raconte l’ouvrage selon son autrice : Il est des douleurs qui ne savent pas crier. Hala Al-Chamy, 28 ans, est architecte. À Tartous, dans la maison blanche que son père a bâtie pierre après pierre, elle lit les fissures des murs avant tout le monde. Un vendredi soir, autour de la molokhiya, le plafond s’ouvre. Penchée pour ramasser la serviette de sa sœur, elle sort seule des décombres. Ses parents, Sami, Karim et Nadia ont disparu. Il lui reste un passeport, un livre de son père, une sandale et un sachet de terre. Commence alors l’errance, du Liban à la mer Égée, puis jusqu’à un foyer de réfugiés à Paris. Là, Fatou, femme de ménage sénégalaise, la baptise « sirène », confondant le mot avec « syrienne ». Hala ne la corrige plus : le malentendu est devenu un refuge. Entre les séances avec une thérapeute, les cours de français et les carnets qu’elle recommence à remplir, l’architecte réapprend à tracer des fenêtres. Puis une lettre lui révèle que son frère Sami, musicien, rêvait du Conservatoire de Paris. Hala part sur ses traces. Le roman est celui de celles et ceux dont les blessures ne se voient pas. Une histoire de deuil et de recommencement, où l’on n’efface pas le vide, mais où l’on apprend à l’habiter, et où la mer, au loin, continue de murmurer ce que les vivants n’osent pas dire. « Hala voulait se confier à la mer… Mais la mer peinait à engloutir ses propres naufrages. »

Le Chélif : Qui est Ferial Camille Zemmouchi ? Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Ferial Camille Zemmouchi : Femme médecin réanimatrice médico-chirurgicale, je côtoie chaque jour des vies qui basculent. Poète en français comme en arabe, j’ai écrit ce roman avec une conviction : la perte n’a pas de drapeau. Elle traverse les murs et les frontières, parle toutes les langues et ne choisit pas son camp. Ne reste que ce que l’on construit contre le vide, ou avec : un mot, un trait de crayon, une main tendue. En plus d’être médecin réanimatrice en médecine intensive médico-chirurgicale à Constantine, je suis poétesse. J’ai la chance de pouvoir dire le monde dans deux langues, le français et l’arabe, avec un même besoin de l’habiter par l’écriture. Je ne cherche pas la poésie, je la surprends : dans un rayon de lumière, une faille, un silence, une hésitation, une douleur qui ne dit pas son nom. Elle se glisse dans le réel, parfois là où on ne l’attend pas, et mon regard la recueille avant que les mots ne lui donnent forme. La littérature est ma première vocation, bien avant la médecine. La médecine m’a appris à regarder la vie dans sa vulnérabilité la plus nue. Elle a aiguisé ma sensibilité et mon sens de l’observation. L’écriture me permet d’en restituer les ombres, les fulgurances et tout ce qui, en l’être humain, échappe aux apparences. J’ai publié deux recueils de poésie en arabe ; deux autres, en français, sont achevés et attendent leur parution. “La Sirène de Tartous”, est mon premier roman paru aux éditions Nouba.”

Qu’est-ce qui vous a inspiré pour produire cet ouvrage ?

Je crois que certains romans naissent d’une blessure du monde qui finit par trouver son chemin jusqu’à nous. La Sirène de Tartous est le fruit de mon désir d’explorer ce que l’exil fait à l’être humain : ce qu’il arrache, ce qu’il laisse en suspens, mais aussi ce qu’il oblige à réinventer. Hala est inspirée d’une amie dont la vie m’a profondément bouleversée. C’est à travers elle que la Syrie est entrée dans mon imaginaire, et plus particulièrement Tartous, sa ville : ses vies brisées par la violence et ses destins contraints de se reconstruire loin de leurs repères. Mais je ne désirais pas seulement raconter le déracinement. À travers Hala, il s’agissait de sonder l’intime, ces blessures que l’on transporte sans toujours savoir les nommer, cette solitude qui persiste parfois au milieu des autres, et cette part de nous qui refuse de se laisser définir par ce que nous avons subi. Mon métier m’a appris à regarder l’être humain lorsque les apparences tombent et que l’essentiel se révèle. La littérature prolonge ce regard autrement, en donnant voix à ce qui échappe à l’observation clinique : les pensées secrètes, les silences, les contradictions, les combats invisibles. Hala porte ainsi bien davantage qu’un exil géographique : cet exil intérieur qui nous éloigne parfois de nous-mêmes, mais aussi la possibilité de retrouver, malgré les pertes, un chemin vers la vie. Je ne suis pas partie d’une leçon à transmettre, mais d’une émotion à faire vivre. Si ce roman porte un espoir, c’est celui-ci : même lorsque tout semble s’effondrer, quelque chose en nous peut encore résister à l’anéantissement et nous aider à nous reconstruire.

A première vue, une femme médecin qui s’intéresse à la littérature, précisément au roman, ça ne court pas les rues. Qu’est ce qui a encouragé une scientifique comme vous à l’Écriture dans cette discipline ?

Je comprends l’étonnement, mais pour moi, il n’y a aucune contradiction. Mon amour de la littérature remonte à l’enfance : quand les petites filles jouaient à la poupée, mon plus grand bonheur était de tenir un livre entre les mains et de m’évader entre les lignes. La médecine est venue plus tard et, depuis, les deux se nourrissent mutuellement. Je suis loin d’être la seule à avoir emprunté ces deux voies. Malika Mokeddem, médecin néphrologue et romancière algérienne, Marie Didier, gynécologue et écrivaine française, ou encore Julie Delaloye, médecin en soins intensifs et poétesse suisse, sont autant de femmes qui ont su concilier médecine et littérature avant moi. Je crois que ces deux disciplines se rejoignent dans leur attention à l’être humain. La médecine nous place au plus près de sa fragilité, de ses douleurs, de ses silences, mais aussi de cette force insoupçonnée qui lui permet de se relever. Elle apprend à regarder au-delà des apparences et à entendre ce que les mots ne disent pas toujours. La littérature, elle, offre un autre espace pour explorer cette complexité, lui donner une voix et en saisir les contradictions. Je ne vois donc pas deux vocations qui se disputeraient leur place, mais deux façons d’approcher l’humain. C’est cette proximité avec ses blessures, ses pertes et sa capacité à se reconstruire qui a nourri La Sirène de Tartous.”

En Algérie, de plus en plus de nouveaux auteurs se font connaître ces dernières années. En dépit d’une “désertification” de la lecture de masse (livres, presse écrite …) poussée par la généralisation des réseaux sociaux, beaucoup de jeunes continuent de s’intéresser à la littérature, à écrire des livres. Comment expliquer cela de votre point de vue ?

Je ne suis pas certaine que nous assistions à une véritable désertification de la lecture, mais plutôt à une transformation de nos habitudes culturelles. Les réseaux sociaux ont profondément modifié notre rapport au temps, à l’information et aux textes. Ils favorisent souvent une consommation rapide, fragmentée, qui laisse moins de place à la lecture longue et à la réflexion. Mais ils offrent aussi aux livres et aux auteurs une visibilité qu’ils n’avaient pas toujours auparavant. Ce qui me frappe, c’est que, malgré cette évolution, des jeunes continuent d’écrire, de publier et de chercher leur voix. Je crois que le besoin de raconter, de comprendre le monde et de donner un sens à ce que l’on vit demeure profondément humain. Dans une époque traversée par les incertitudes, les bouleversements et les contradictions, l’écriture peut devenir un espace de liberté”.

Un dernier mot ?

L’intérêt des médias pour les livres est capital. Il contribue à élargir leur audience et à mettre un peu de lumière sur ce qui en mérite tant, mais demeure souvent dans l’ombre. J’ai énormément d’écrits et quelques manuscrits achevés, mais je les couve jalousement, en attendant de pouvoir leur offrir une meilleure longévité.

Entretien réalisé par Abbas Mouats

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