L'Algérie de plus près

10 octobre 1980 : Ce jour-là j’ai découvert la force de la solidarité et le sens profond de la fraternité

Par Rabah SAADOUN *

« Le souvenir est le parfum de l’âme, il ne s’efface jamais, surtout lorsqu’il est né dans le frisson d’une épreuve partagée. »

Chaque année, à la même période, ma mémoire ravive les images de l’automne 1980. J’étais alors un adolescent insouciant à Tissemsilt lorsqu’un événement extraordinaire a bouleversé notre quotidien. Entre l’instinct saisissant d’un animal et l’élan de solidarité qui a suivi le terrible séisme d’El Asnam (Chlef), voici le récit d’un souvenir gravé à jamais dans mon cœur.

J’avais l’âge où l’on se croit invincible, cet âge où le monde gravite autour de nos rêves d’adolescent et de nos petites tragédies quotidiennes. C’était la période de l’Aïd El Adha, une ambiance de fête flottait dans la maison et puis, en une poignée de secondes, la terre a rappelé sa suprématie.

On dit souvent que les animaux ressentent le danger bien avant nous. Ce jour-là, j’en eu la preuve absolue. Le bélier que nous devions sacrifier pour la fête a soudainement changé de comportement. Il s’est mis à s’agiter frénétiquement, tirant de toutes ses forces sur sa corde, ruant comme s’il cherchait désespérément à s’échapper d’un péril invisible. Nous le regardions sans comprendre le pourquoi de cette panique soudaine, tentant de calmer ce qui nous semblait être une simple rébellion. Jusqu’à ce que la terre commence à trembler.

C’est alors que le grondement sourd est venu des entrailles du sol, et le décor familier de ma jeunesse s’est mis à osciller. Sous mes yeux terrifiés, le balcon de l’immeuble face à notre maison s’est mis à bouger, ondulant dangereusement au-dessus du vide, comme si le béton armé devenait liquide. L’insouciance a instantanément laissé place à la peur pure.

En ressentant les secousses, l’affolement a gagné tout le quartier. Tous les voisins sont sortis précipitamment dans la rue, paniqués, hagards, ne sachant absolument pas ce qui était en train de se produire. Heureusement, à Tissemsilt, la terre s’est calmée sans laisser la moindre trace : aucun effondrement, aucun dégât matériel et aucune victime.

Le soulagement s’est installé, mais il fut de courte durée. Ce n’est que quelques heures plus tard, par les bribes d’informations qui nous parvenaient, que nous avons appris la terrible réalité. Ce que nous avions ressenti n’était que l’onde de choc — l’écho dramatique — d’un séisme d’une violence inouïe qui venait de frapper El Asnam. À quelques dizaines de kilomètres de chez nous, une ville entière venait d’être complètement détruite, ensevelissant des milliers de vies sous les décombres. Leurs établissements scolaires réduits en miettes, tous les élèves de Chlef ont été envoyés dans différentes wilayas du pays afin de reprendre leurs études et de ne pas condamner l’année scolaire 1980-1981.

C’est ainsi que notre quotidien de lycéens a croisé l’histoire de ces rescapés. Notre lycée a ouvert grand ses portes pour accueillir un grand nombre d’entre eux. Je me rappelle si bien de deux camarades de classe venus d’El Asnam, inscrits comme internes au lycée Bounaâma : un Ould Belkacem et un Zidane. Malgré le traumatisme qu’ils transportaient en eux, ces deux Asnamis se sont vite intégrés parmi nous. En partageant nos tables, nos cours et nos journées avec eux, le souvenir douloureux de la catastrophe s’est mué en une leçon de vie inoubliable.

Ce souvenir du tremblement de terre est resté à jamais gravé dans ma mémoire. Chaque année, à la même période, il remonte à la surface. Je revois ce balcon qui bouge, la panique de ce bélier et les visages de mes anciens copains de classe. J’ai perdu la naïveté de ma jeunesse ce jour-là, mais j’ai découvert la force de la solidarité et le sens profond de la fraternité.

R. S.

*Inspecteur de l’enseignement secondaire

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