Par Mohammed KOULAL *
En mai 1965, Hassan II, le roi du Maroc, sollicita les services le Mossad pour l’aider à résoudre le « problème » Mehdi Ben Barka. Dès réception de la requête, le chef du renseignement de l’entité sioniste, David Kimche, se rendit à Londres pour finaliser un plan qu’il avait préparé avec minutie. Muni d’un passeport britannique et d’un visa marocain, il se rendit à Rome, en touriste bien entendu, où il passa une journée avant de prendre le vol vers le Maroc. À Rabat, il fut accueilli par le Général Mohammed Oufkir, ministre de l’Intérieur à l’époque. Il expliqua à son hôte qu’Hassan II voulait la tête de Ben Barka. Il ajouta même avec humour : « Si je ne m’abuse, votre Salomé a elle aussi réclamé au roi Hérode la tête d’un agitateur notoire, non ? »
Kimche admettra cependant qu’une telle décision ne relevait pas de ses compétences mais, pour ce faire, Oufkir devait l’accompagner à Tel Aviv. Depuis Rome, ils gagnèrent la capitale sioniste. Meir Amit les retrouva dans une planque et là il confia « qu’il n’était pas emballé par l’idée de se charger du sale boulot d’Oufkir ». Sans en avertir Meir Amit, Oufkir avait déjà conclu un accord avec une faction au sein du service de contre-espionnage français – le SDECE – pour assassiner Ben Barka. Il fallait l’attirer hors de Genève où il résidait et le persuader de se rendre en France. Amit prit contact avec le premier ministre Lévi Eshkol qui va autoriser la participation du Mossad. Le feu vert fut accordé. Un katsa (agent d’opération du Mossad), né au Maroc, se déplaça à Genève et infiltra l’entourage de Ben Barka
Le 26 octobre 1965, Ben Barka se rendit à Paris, le général Oufkir en est informé par les services israéliens. Le lendemain, le général et son équipe étaient reçus au SDECE. Inquiet d’être exclu de cette réunion, le même katsa informa Kimche qui, à son tour, précisa à Meir Amit qu’il se préparait « quelque chose de vilain et qu’on avait intérêt à rester à l’écart ».
Le lendemain soir, une camionnette de surveillance du SDECE était stationnée devant un restaurant du boulevard Saint-Germain peu avant que Ben Barka y entra pour dîner, persuadé qu’il allait rencontrer son mécène. Après une heure de vaine attente, il sortit du restaurant. Au moment où il posait le pied sur le trottoir, il fut empoigné par deux agents du SDECE, poussé à l’intérieur de la camionnette et conduit à Fontenay-le-Vicomte dans une villa appartenant à un truand en relation avec le SDECE. On dit que toute la nuit, Oufkir supervisa la séance de torture et, à l’aube, Ben Barka fut exécuté. Il ne restait au général qu’à photographier le cadavre et montrer les clichés au roi.
On exhuma le corps de Ben Barka entre les « services », ce qui poussa De Gaulle à ordonner une enquête qui déboucha sur une purge du SDECE. Il faut préciser qu’à l’époque De Gaulle ne portait pas dans son cœur Israël et il était convaincu que cette opération était marquée du sceau de Tel-Aviv. Ainsi débutait la suspension des armes par la France à Israël. Il fallait s’attendre d’une réplique par le gouvernement Eshkol minimisant le rôle du Mossad, limité à « la seule livraison de passeports et visas ».

Ben Barka visitait souvent Alger et les capitales des pays socialistes à travers le monde (la tricontinentale constituée de pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine) ; il était l’ami des leaders tiers-mondistes. La tentative d’assassinat à Alger de son sosie a réveillé les services algériens qui ne ménageront aucun effort pour trouver les agents marocains dont le sort reste secret à ce jour.
Ben Barka prônait la même politique que celle suivie par les pays socialistes : la révolution agraire, la gratuité des soins et des études mais surtout pas de bases militaires étrangères sur le sol marocain. Cette prise de position à l’égard des bases étrangères provoqua la grogne des pays concernés, particulièrement la France protectrice du régime à ce jour.
Des dossiers aux mains de Ben Barka auraient été fournis par les services tchèques prouvant que Hassan II n’est pas le « chérifien » qu’il prétendait être mais un traître vis-à-vis du monde arabe et musulman. Lors de la conférence sur la préparation de la riposte commune à l’occupation de la Palestine tenue à Rabat, des agents du Mossad y assistèrent, invités par le roi.
Une question se pose alors : pourquoi le SDECE et le Mossad citent la participation d’Oufkir alors que Hassan II lui avait ordonné de rejoindre Paris pour voir si Dlimi a exécuté le plan ? Dans ce cas, pourquoi incriminer Oufkir et dans quel but ? Est-ce les liens amicaux qu’entretient Oufkir avec Ben Barka et leur « proximité » supposée des services secrets tchécoslovaques ? A ce propos, il a été même rapporté que le plan d’abattre l’avion transportant le roi a été élaboré par Oufkir avec le « concours » des services secrets de Tchécoslovaquie; une information qui ne semble toutefois pas tenir selon de nombreux observateurs pour de nombreuses raisons.
L’affaire Ben Barka esr des plus complexes, seule la France détient le secret de cette « énigme ».
M. K.
* Avocat