À la frontière entre la Colombie et le Pérou, « Graines d’images » (« Semillas de Imagen ») veut former des femmes autochtones à l’image et au cinéma afin de renforcer leur capacité à documenter leur territoire, leur mémoire et leur culture.
En Amazonie, la question n’est pas seulement de savoir ce qui est montré, mais aussi qui tient la caméra et qui raconte. À la frontière entre la Colombie et le Pérou, un nouveau projet culturel entend donner aux femmes autochtones les moyens de produire elles-mêmes les images de leurs communautés.
Baptisé « Graines d’images » (« Semillas de Imagen »), le projet figure parmi les dix initiatives sélectionnées dans le cadre de Cultura Latinoamérica 2026-2027, un programme régional soutenant des projets culturels menés conjointement par des organisations de plusieurs pays latino-américains. Il est porté par Nimaira-Amazonas, en Colombie, et l’Escuela de Cine Amazónico (ECA), au Pérou.
L’initiative prévoit une formation itinérante consacrée au territoire et à l’image, avec une attention particulière portée aux femmes autochtones de l’Amazonie frontalière. L’objectif est de leur transmettre des outils audiovisuels leur permettant de documenter leur environnement et de participer directement à la construction des récits consacrés à leurs communautés.

Raconter l’Amazonie depuis l’intérieur
L’intérêt du projet réside moins dans l’apprentissage de la photographie ou du cinéma que dans le changement de perspective qu’il propose. Pendant longtemps, les populations autochtones ont été au centre de nombreux reportages, documentaires et travaux photographiques réalisés par des observateurs extérieurs. « Graines d’images » propose une autre approche : permettre aux personnes qui vivent dans ces territoires de devenir elles-mêmes productrices d’images et de récits. La caméra peut alors servir à conserver des scènes de la vie quotidienne, des traditions, des pratiques culturelles et des savoirs transmis entre générations. Elle devient également un moyen de raconter le rapport particulier que ces communautés entretiennent avec leur territoire. Cette dimension est d’autant plus importante que l’Amazonie constitue un espace culturel qui dépasse largement les frontières nationales.
Une initiative née de la coopération entre deux pays
Le projet réunit ainsi deux organisations issues de la Colombie et du Pérou, deux pays partageant une partie du bassin amazonien. Cette coopération s’inscrit dans une dynamique régionale plus vaste. Les dix projets retenus par Cultura Latinoamérica associent des organisations de Colombie, du Brésil, du Chili, du Mexique, du Pérou et du Panama. Ils ont été sélectionnés parmi 347 candidatures, et bénéficieront chacun de ressources pouvant atteindre 100 000 dollars, ainsi que d’un accompagnement destiné à renforcer les organisations participantes.
Pour María Mercedes Barrera, directrice exécutive de la Fundación SURA en Colombie, cette coopération permet notamment de faire circuler les méthodes et les expériences entre les organisations culturelles. Selon elle, lorsque différents acteurs se rapprochent, « la culture se convierte en un habilitador » pour faire émerger de nouvelles questions et construire des réponses collectives aux défis communs de l’Amérique latine.

La mémoire comme enjeu culturel
Le projet s’inscrit dans un ensemble d’initiatives qui accordent une place importante aux savoirs ancestraux, à la mémoire afro-descendante, aux musiques autochtones et paysannes, ainsi qu’aux liens entre art, territoire et éducation.Dans ce contexte, la formation audiovisuelle des femmes autochtones prend une dimension particulière. Elle ne consiste pas uniquement à apprendre à filmer. Elle peut également contribuer à préserver des récits et des pratiques qui risquent de rester confinés à la transmission orale.
L’image devient ainsi un outil de mémoire : elle permet de conserver des visages, des voix, des gestes, des paysages et des récits, tout en donnant aux communautés la possibilité de décider elles-mêmes de la manière dont elles souhaitent être représentées.
De sujets filmés à auteures de leur propre récit
À travers « Graines d’images », l’enjeu est donc aussi de modifier le rapport traditionnel entre celui qui observe et celui qui est observé. Une femme autochtone qui filme son propre territoire ne porte pas nécessairement le même regard qu’un observateur extérieur. Elle connaît les lieux, les personnes, les traditions et les histoires qui donnent leur sens à ce qu’elle enregistre.
Dans une région souvent décrite à travers ses ressources naturelles, ses défis environnementaux ou ses communautés autochtones, le projet propose ainsi un déplacement du regard : faire de celles qui étaient autrefois devant la caméra celles qui la tiennent désormais entre leurs mains.À travers cette démarche, l’image devient non seulement un langage artistique, mais aussi un moyen de préserver la mémoire, de renforcer l’expression culturelle et de permettre aux communautés amazoniennes de raconter leur histoire depuis l’intérieur.
Aya Saïb