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Eliot Weinberger, traducteur, essayiste et critique littéraire : «L’intraduisible n’a simplement pas encore trouvé son traducteur»

Pourquoi certaines œuvres traversent-elles les frontières tandis que d’autres demeurent presque inconnues à l’étranger ? Quel rôle jouent réellement les traducteurs dans cette circulation ? À travers cet entretien, le traducteur, essayiste et critique littéraire américain Eliot Weinberger, figure incontournable de la traduction contemporaine, partage sa vision de la traduction, de la diffusion des littératures espagnole et latino-américaine et des transformations qu’apporte la mondialisation au paysage littéraire.

Traducteur, essayiste et critique littéraire américain, Eliot Weinberger est l’une des figures majeures de la traduction contemporaine. Connu notamment pour ses traductions en anglais de Jorge Luis Borges et d’Octavio Paz, il est également l’auteur de nombreux essais consacrés à la littérature mondiale et aux échanges culturels. Son travail a largement contribué à faire connaître la littérature hispanophone auprès du lectorat anglophone.

L’affirmation de Weinberger : « The untranslatable has yet to find its translator », en français : l’intraduisible n’a simplement pas encore trouvé son traducteur, résume sa conception de la traduction : aucune œuvre n’est définitivement inaccessible, à condition qu’elle rencontre le traducteur capable d’en transmettre la richesse linguistique, culturelle et littéraire.

Le traducteur, acteur essentiel de la circulation des œuvres

Pour Eliot Weinberger, la diffusion internationale d’une œuvre ne dépend ni exclusivement de sa qualité littéraire, ni uniquement de sa reconnaissance nationale. Dans un monde où des millions de livres sont publiés chaque année, le parcours d’un ouvrage résulte d’un ensemble de facteurs.

Contrairement à une idée largement répandue, il considère que les prix littéraires ou les institutions culturelles ne sont pas les seuls moteurs de cette circulation. Le traducteur joue un rôle fondamental : il découvre une œuvre, la recommande, convainc un éditeur et accompagne sa rencontre avec un nouveau public. La traduction devient ainsi un véritable travail de médiation culturelle et une forme d’engagement en faveur des auteurs.

Weinberger va même plus loin : il considère que le traducteur est un véritable défenseur des œuvres. En proposant un manuscrit à un éditeur et en argumentant en faveur de sa publication, il agit comme un critique engagé qui participe directement au destin international d’un livre : « Les traducteurs sont souvent ceux qui convainquent les éditeurs de publier une œuvre ».

Une lecture critique des théories de la traduction

Au cours de notre échange, Eliot Weinberger est revenu sur les théories de la traduction, notamment celles de Lawrence Venuti. Tout en reconnaissant leur influence dans les études traductologiques, il estime qu’elles correspondent davantage à une réflexion théorique qu’à la réalité de la pratique actuelle.

Pour illustrer son point de vue, il prend un exemple simple : lorsqu’un personnage d’un roman algérien mange un tajine, le traducteur contemporain ne le remplace plus par un « ragoût » afin de faciliter la lecture. Le mot tajine est conservé, car le lecteur sait qu’il lit une traduction et accepte naturellement de découvrir une autre culture.

Pour Weinberger, la traduction d’aujourd’hui ne cherche plus à effacer les différences culturelles ; elle les transmet et les valorise. Il ajoute que cette liberté permet également d’introduire de nouvelles formes d’écriture dans la langue d’arrivée. La traduction ne transporte donc pas seulement un texte : elle enrichit aussi la littérature qui l’accueille.

La circulation des œuvres ne suit pas uniquement les rapports de pouvoir

Weinberger met également en garde contre une vision réductrice de la circulation mondiale des livres. À ses yeux, il serait erroné d’affirmer que seules les puissances politiques ou culturelles décident quelles œuvres seront traduites. Il rappelle que de nombreux traducteurs jouent eux-mêmes un rôle décisif en proposant des manuscrits aux éditeurs et en défendant des auteurs encore peu connus. La traduction est ainsi une forme de plaidoyer littéraire, parfois plus déterminante que les prix ou les politiques culturelles.

Il cite également l’exemple de Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. Son rayonnement international ne s’explique pas, selon lui, par une quelconque hégémonie culturelle de la Colombie, mais par la puissance de l’œuvre elle-même et par le travail des traducteurs et des éditeurs qui ont permis sa diffusion. Pour Weinberger, la littérature ne suit pas automatiquement les rapports de domination politique : une grande œuvre peut dépasser les frontières grâce à sa valeur et à ceux qui choisissent de la faire connaître.

Mondialisation et migrations : une nouvelle dynamique

Pour Eliot Weinberger, la mondialisation ne se limite pas à la domination de l’anglais. Les migrations constituent aujourd’hui l’un des principaux moteurs du renouvellement de la littérature mondiale. Elles favorisent l’émergence d’écrivains et de traducteurs bilingues capables de faire dialoguer plusieurs cultures.

Il souligne également que certains événements historiques peuvent susciter un intérêt nouveau pour une littérature. Il évoque notamment la guerre d’Irak, qui a entraîné un développement des traductions de la littérature arabe dans plusieurs pays occidentaux. Toutefois, ces phénomènes restent ponctuels et n’expliquent pas, à eux seuls, la circulation durable des œuvres. Selon lui, les migrations représentent aujourd’hui une chance pour la création littéraire. Une littérature qui se nourrit uniquement de ses propres références risque de s’appauvrir ; à l’inverse, les échanges constants entre les langues et les cultures permettent de renouveler les formes d’écriture et les imaginaires.

Une vision résolument optimiste de la traduction

En définitive, Eliot Weinberger défend une vision profondément optimiste de la traduction. Les défis économiques, éditoriaux ou culturels existent, mais ils ne remettent pas en cause la capacité des œuvres à franchir les frontières.

Pour lui, la traduction demeure l’un des principaux instruments de circulation des idées et des patrimoines littéraires. Elle permet non seulement de faire découvrir de nouveaux auteurs, mais aussi d’enrichir les littératures qui accueillent ces œuvres.

À l’heure où les échanges culturels se multiplient, Eliot Weinberger rappelle que la traduction reste l’un des moyens les plus puissants de faire dialoguer les langues, les cultures et les littératures. Une conviction qui résume parfaitement sa philosophie : « L’intraduisible n’a simplement pas encore trouvé son traducteur. »

Propos recueillis par Aya Saïb*

*Étudiante à l’université d’Alger

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