Ces dernières années, la célébration de la réussite au baccalauréat suscite des interrogations. Beaucoup d’Algériens ont constaté, en effet, une certaine exagération, parfois non justifiée, dans la façon avec laquelle les nouveaux bacheliers et leurs familles fêtent cette occasion qui a longtemps constitué un symbole de réussite et de prestige.
Malgré tous les changements qu’a connus la société tant à l’intérieur qu’à l’extérieur et l’évolution des systèmes économiques qui privilégient moins les diplômes que les compétences réelles vérifiables sur le terrain et qui font vraiment la différence, les Algériens ont adopté une façon à eux de fêter la réussite de leurs enfants dans l’euphorie, ignorant ou feignant d’ignorer complètement les nouvelles réalités socio-économique qui imposent désormais leurs logiques. Ainsi, une minorité de diplômés, généralement les plus brillants, ceux qui ont obtenu d’excellentes moyennes au baccalauréat, peuvent, en théorie, faire une belle carrière professionnelle, occuper des postes importants dans des entreprises ou assumer des responsabilités dans les hautes fonctions de l’État.
Dans la pratique, la situation est beaucoup plus complexe vu le nombre de plus en plus important de nouveaux diplômés universitaires qui arrivent sur le marché du travail. La majorité ne trouvent pas où se faire recruter faute de postes de travail disponibles et, par conséquent, beaucoup se retrouvent au chômage, parfois sans perspectives à l’horizon.
Malgré ces réalités que chacun peut constater, les nouveaux bacheliers font dans l’excès en célébrant avec leurs familles leur réussite au baccalauréat. Cette façon d’afficher leur joie avec ostentation et sans retenue a eu des conséquences désastreuses comme les accidents de route suite au cortèges organisés par les jeunes bacheliers à peine sorti de l’adolescence et leurs amis comme ce jeune, dans la wilaya de Tissemsilt, qui a perdu la vie en tombant d’un véhicule utilitaire. Il y a également des impacts négatifs sur le moral et la psychologie des candidats ayant échoué à cet examen ; un coup dur pour leurs familles qui voient s’assombrir les perspectives d’avenir de leurs enfants. Ainsi, des candidats ajournés en sont arrivés au suicide ou ont tenté de le faire à cause de ces comportements ou des pressions familiale si ce n’est les deux.

Fêter sa réussite et manifester sa joie restent légitime du moment que cela se fait dans le cadre du respect du voisinage et de la quiétude publique, loin des dépassements qui peuvent nuire autres. L’excès en tout est un défaut. On se pose par ailleurs la question si ces scènes d’euphorie et de joie sans retenue traduisent vraiment une soif pour le savoir et la science ou, simplement, une pratique qui fait son entrée dans les coutumes et les traditions ? La deuxième hypothèse est la plus proche de la réalité car il suffit de voir l’indiscipline et la violence qui règnent dans nos écoles et les amphis quasi-vides de nos universités pour s’en rendre compte.
En tout état de cause, nous avons sollicité des acteurs dans l’éducation, le journalisme et l’enseignement supérieur pour donner leurs avis et enrichir le débat concernant ce phénomène qui ne cesse de gagner du terrain. Nous leur avons posé les questions suivantes : « Comment expliquez-vous l’euphorie, parfois excessive, lors de la célébration de la réussite au baccalauréat par les nouveaux bacheliers et leurs familles, y compris ceux dont les résultats sont très modestes ? » « Selon vous, cette réaction reflète-t-elle vraiment l’importance accordée au savoir et à la science, ou relève-t-elle davantage d’un rituel social qui commence à prendre forme? » « À vos yeux, l’obtention du baccalauréat constitue-t-elle encore aujourd’hui un exploit suffisamment marquant pour justifier l’ampleur prise par ces célébrations ? »
Voici quelques réponses :
Soufiane Aroubiane, enseignant et journaliste :
« Chaque année, on observe des réactions très différentes chez les élèves lors de l’annonce des résultats du baccalauréat. Certains d’entre eux manifestent une joie débordante, parfois excessive, tandis que d’autres restent calmes, réservés et maîtrisant leurs émotions. Chez ces derniers, rien ne laisse paraître qu’ils viennent d’obtenir leur diplôme même avec une excellente moyenne. À travers mon expérience d’une dizaines d’années, j’ai constaté que les élèves les plus discrets sont généralement les plus brillants. Cette fois encore, les élèves que j’ai interviewés et qui ont obtenu les meilleures moyennes étaient très calmes. Il était même très difficile de les faire parler tant ils maîtrisaient leurs émotions. Par contre, les élèves qui expriment leur joie de manière ostentatoire sont souvent ceux dont la réussite était moins certaine. Pour eux, il s’agit d’une véritable délivrance. Avant l’annonce des résultats, leurs chances de réussite étaient minimes et lorsqu’ils découvrent leurs noms sur la liste des admis, ils n’arrivent pas à contenir leurs émotions. Leur enthousiasme, parfois spectaculaire, traduit un soulagement. À mon avis, cette différence de réaction s’explique par les capacités et les compétences de chaque nouveau lauréat. Les plus brillants reçoivent les résultats avec plus de sérénité, car ils sont convaincus de leur travail et ils s’attendent, dans une certaine mesure, à réussir. En revanche, les élèves dont les chances de réussite étaient minces, sont surpris en quelque sorte et la réussite prend la forme d’un événement inattendu, ce qui explique leur euphorie. »
Abdellah, Benzaamia, enseignant :
Le baccalauréat a longtemps bénéficié d’un immense prestige, car il constituait la clé d’accès à l’université, et par conséquent, la garantie d’un emploi respectable. Ce diplôme conserve encore aujourd’hui une forte valeur symbolique, malgré le changement des réalités sociales et économiques. Bien que beaucoup soient désormais convaincus que le baccalauréat n’est plus qu’un diplôme officiel sanctionnant la fin des études secondaires, et que les diplômes universitaires eux-mêmes ne garantissent plus l’accès à l’emploi, les célébrations parfois excessives qui accompagnent son obtention relèvent davantage de la joie d’un « accomplissement » doté d’une forte valeur sociale. Dire que « le fils d’Untel a obtenu son baccalauréat » reste, dans de nombreux milieux, un motif de fierté et de reconnaissance sociale. Cependant, cette joie est souvent éphémère, elle dure « le temps d’une nuit », ressemblant à l’euphorie d’une nuit de noce : le marié célèbre son union avec enthousiasme, tout en sachant que les difficultés économiques et les contraintes de la vie conjugales risquent, par la suite, d’assombrir son quotidien. Il en est de même pour l’obtention du baccalauréat qui procure un bonheur intense, même si chacun est conscient qu’elle n’est plus, à elle seule, la promesse d’un avenir assuré ni le chemin garanti vers le bonheur. »
Mostefa Merouane, enseignant :
Cette question ouvre un débat important, tant sur le plan sociologique que pédagogique, et mérite d’être abordé sous plusieurs angles, sans céder aux jugements hâtifs ou aux explications réductrices. La joie suscitée par l’obtention du baccalauréat ne peut être expliquée par un seul facteur. Elle résulte de l’interaction de dimensions pédagogiques, psychologiques, sociales et culturelles. D’un point de vue pédagogique, le baccalauréat marque l’aboutissement d’un long parcours scolaire d’une douzaine d’années, jalonné d’examens, de pressions psychologiques et de sacrifices consentis par les élèves comme par leurs failles. Dès lors, la réussite, quelle que soit la moyenne obtenue, représente pour beaucoup le couronnement de ce parcours et la fin d’une étape particulièrement exigeante. Sur le plan social, le baccalauréat a acquis une valeur symbolique qui dépasse largement sa portée académique. Dans de nombreuses sociétés, notamment en Algérie, il est devenu un véritable rite de passage entre l’adolescence et l’âge adulte que représente l’université. Il constitue également une occasion d’exprimer la fierté familiale et d’obtenir une forme de reconnaissance sociale. C’est ce qui explique que les célébrations paraissent parfois excessives, y compris lorsque les résultats obtenus sont modestes. Pour autant, cette joie ne traduit pas nécessairement un attachement profond au savoir ou à la connaissance. Dans bien des cas, elle exprime avant tout le soulagement d’avoir franchi une étape socialement importante plutôt que la célébration du préapprentissage et du savoir. Pour de nombreuses familles, le baccalauréat est devenu un symbole de réussite sociale, un moyen d’améliorer son statut ou de concrétiser une aspiration familiale, plus qu’un indicateur d’excellence académique. L’ampleur des célébrations reflète également les mutations qu’a connues la société avec l’essor des réseaux sociaux. Les événements personnels y sont désormais largement exposés, incitant certaines familles à organiser des festivités de plus en plus ostentatoires afin d’obtenir une reconnaissance sociale ou de se conformer à des pratiques devenues courantes. Reste une question essentielle : l’obtention du baccalauréat constitue-t-elle encore aujourd’hui un accomplissement qui mérite de telles célébrations ? La réponse appelle la nuance. Oui, réussir le baccalauréat reste une étape importante dans la vie d’un jeune. Cet accomplissement mérite d’être reconnu et encouragé, notamment au regard des efforts considérables que de nombreux élèves consentent pour y parvenir. Il n’en demeure pas moins qu’il convient de ne pas faire du baccalauréat une fin en soi. Il ne représente, en réalité, que le début d’un nouveau parcours de formation universitaire ou professionnelle, et non l’aboutissement du chemin de la réussite. Décidément, la joie liée au baccalauréat revêt aujourd’hui une double dimension. D’une part, elle possède une légitimité pédagogique, puisqu’elle récompense des années efforts et de persévérance. D’autre part, elle revêt une dimension sociale et symbolique qui en fait un véritable rite de reconnaissance au sein de la société. Dès lors, les célébrations restent pleinement justifiées lorsqu’elles expriment la fierté du travail accompli plutôt que la recherche de l’apparence et de la démonstration sociale. En définitive, c’est l’amour du savoir et de la connaissance qui demeure le véritable critère de la valeur et de la pérennité de cette réussite. »
Farid Bouhafs, enseignant :
À mon avis, cette euphorie ne constitue pas une simple réaction à la réussite en elle-même. Aujourd’hui, tout le monde ou presque est conscient que l’obtention du baccalauréat n’est plus une fin en soi, comme elle pouvait l’être autrefois, mais plutôt un moyen d’accéder à l’université. Or, cette dernière ne garantit plus nécessairement un avenir professionnel prometteur. Certes, les perspectives existent, mais elles restent relativement limitées. Les célébrations qui accompagnent la réussite relèvent donc, selon moi, plus d’un rituel social que d’une véritable exaltation du savoir. Elles permettent aux familles et aux élèves d’évacuer, le temps d’un instant, les tensions et les difficultés d’un quotidien souvent marqués par les incertitudes. Cette exubérance s’explique également par une forme de compétition et de comparaison entre les familles, chacune cherchant à mettre en avant la réussite de ses enfants. D’un point de vue psychologique, ces manifestations de joie, parfois démesurées, paraissent comme une forme de valorisation sociale, voire comme une manière indirecte d’affirmer sa réussite face aux autres et d’en retirer un certain prestige symbolique.
Hassane Boukhalfa