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Frontières de l’Espagne avec Gibraltar : circulation libre mais provisoire dès aujourd’hui

L’accord conclu entre l’Union européenne et le Royaume-Uni sur le statut de Gibraltar entre en application provisoire ce mercredi 15 juillet 2026, marquant la suppression des contrôles frontaliers physiques à la Verja, le poste-frontière qui séparait depuis 1909 le Rocher de la ville espagnole de La Línea de la Concepción. Le texte, signé la veille à Bruxelles, met fin au dernier grand dossier resté en suspens depuis le Brexit.

Le traité a été signé le mardi 14 juillet à Bruxelles par le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, et le secrétaire d’État britannique aux Affaires européennes, Stephen Doughty, en présence du ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, et du ministre en chef de Gibraltar, Fabian Picardo. L’accord politique avait été annoncé un an plus tôt, le 11 juin 2025, mais le texte juridique définitif n’a été bouclé que le 17 décembre 2025, au terme de près de cinq années de négociations engagées après le référendum britannique sur le Brexit.

Ce qui change concrètement au poste-frontière

Le changement pratique majeur porte sur les 150 mètres du passage piéton de la Verja, qui perdent leur fonction de poste de contrôle frontalier. Les contrôles de passeport, jusqu’ici effectués à ce point de passage, sont transférés à l’aéroport de Gibraltar, où la Police nationale espagnole sera déployée pour effectuer les vérifications au titre de l’espace Schengen sur les personnes arrivant sur le Rocher. Le ministre en chef de Gibraltar, Fabian Picardo, a précisé que l’ensemble de la clôture frontalière ne disparaît pas : seul le tronçon piéton d’environ 150 mètres est supprimé, le reste du périmètre étant au contraire renforcé par une nouvelle barrière de haute sécurité, comparable à celles utilisées sur les installations militaires britanniques. Pour prévenir toute entrée maritime non contrôlée, les autorités gibraltariennes ont par ailleurs supprimé les liaisons par ferry avec le Maroc, et ont renforcé le dispositif avec des agents supplémentaires, des caméras de vidéosurveillance et des systèmes de reconnaissance faciale.

Une démolition symbolique avant la signature

En amont de la signature officielle, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, s’est rendu le lundi 13 juillet à La Línea de la Concepción pour participer, aux côtés du chef de la diplomatie espagnole José Manuel Albares, à un acte de démolition symbolique de la Verja, confirmé par les services de la présidence du gouvernement (La Moncloa). La démolition effective et complète du tronçon frontalier interviendra avec l’entrée en application du traité, ce 15 juillet.

Un siècle de frontière, une plaie encore vive

Construite en 1909 sur décision du Royaume-Uni, sur l’isthme reliant le Rocher à la péninsule ibérique, la Verja a connu son épisode le plus dramatique le 8 juin 1969, lorsque le général Francisco Franco en avait ordonné la fermeture totale, coupant Gibraltar de l’Espagne pendant plusieurs années. Le souvenir de cette période reste vif : Loren Periáñez, porte-parole du Grupo Transfronterizo, a raconté accompagner sa mère à la Verja pour apercevoir des proches restés du côté gibraltarien, comparant la situation au mur de Berlin. Alfred Bassadone, de la Chambre de commerce de Gibraltar, a de son côté rappelé qu’un membre de sa famille s’était jeté à l’eau pour rejoindre l’Espagne à la nage alors que son père était mourant, et avait essuyé des tirs de la Guardia Civil.

Plus récemment, en 2014, une crise frontalière marquée par un renforcement des contrôles avait provoqué des files d’attente de plusieurs kilomètres, pénalisant les quelque 15 000 travailleurs transfrontaliers qui franchissent quotidiennement la Verja pour se rendre à Gibraltar.

Pour l’économie de la région du Campo de Gibraltar, la fin des contrôles à la Verja lève une incertitude qui pesait depuis des années sur l’emploi de milliers de travailleurs espagnols employés sur le Rocher. Le gouvernement espagnol et l’exécutif gibraltarien ont travaillé plusieurs mois à la préparation du nouveau dispositif de contrôle aéroportuaire, afin qu’il soit pleinement opérationnel dès le premier jour de l’application provisoire du traité.

« Là où il y avait autrefois une frontière, il n’y a désormais plus que de la fluidité »

Réactions après la signature

La cérémonie de signature, qui s’est déroulée dans le bâtiment Berlaymont, siège de la Commission européenne, s’est conclue en quelques minutes, sans déclaration immédiate aux médias présents, par une photographie des quatre représentants tenant le traité signé — un texte de 336 articles et plusieurs annexes, totalisant près de mille pages.

Le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a salué un « accord historique, un accord d’avenir », déclarant : « Nous venons de mettre un point final à une longue époque de mésententes et d’ouvrir la porte à une nouvelle étape de coexistence entre deux populations qui se tournaient le dos et qui, aujourd’hui, se serrent la main, trois siècles plus tard. » Il a toutefois tenu à préciser que l’accord « ne change pas une virgule » à la revendication espagnole de souveraineté sur le Rocher, revendication historique qui reste entière.

De son côté, le ministre en chef de Gibraltar, Fabian Picardo, a qualifié cette journée de « l’une des plus significatives de l’histoire moderne de Gibraltar », affirmant que le territoire avait obtenu, après des années d’incertitude, « un traité international placé sous le parapluie de l’Union européenne » qui protège Gibraltar. Il a lui aussi tenu à rassurer sa population sur la question de la souveraineté, affirmant que le traité « ne change rien à la réalité de la souveraineté » britannique sur le Rocher, tout en soulignant que cette question ne représente qu’une seule page sur les 1 178 que compte l’ensemble du texte et de ses annexes. « Ces 1 178 pages nous permettent aussi de voir tout ce sur quoi nous sommes d’accord, tout ce sur quoi nous allons travailler ensemble », a-t-il ajouté, résumant l’esprit du texte par une formule : « Là où il y avait autrefois une frontière, il n’y a désormais plus que de la fluidité. »

Le secrétaire d’État britannique aux Affaires européennes, Stephen Doughty, a pour sa part assuré que le soutien de Londres à Gibraltar restait « aussi solide que le Rocher lui-même », précisant dans un communiqué que l’accord « ouvre un nouveau chapitre avec l’UE et l’Espagne, en soutenant l’emploi, la croissance et la prospérité des deux côtés de la frontière ».

Trois siècles de contentieux sur la souveraineté

Le différend sur la souveraineté de Gibraltar est l’un des plus anciens contentieux territoriaux d’Europe occidentale. Le territoire, cédé au Royaume-Uni par l’Espagne en 1713 au titre du traité d’Utrecht, à l’issue de la guerre de Succession d’Espagne, n’a cessé depuis lors d’être revendiqué par Madrid. Le nouvel accord ne tranche pas cette question : les deux camps l’ont explicitement confirmé après la signature, chacun réaffirmant sa position historique inchangée – l’Espagne maintenant sa revendication de souveraineté, le Royaume-Uni maintenant la sienne sur le territoire. Le traité se limite à organiser, dans un cadre juridique commun, la libre circulation des personnes et des marchandises, sans toucher à la question, plus ancienne et plus sensible, de qui détient la souveraineté sur le Rocher.

Une application encore provisoire

L’entrée en vigueur de ce 15 juillet reste une application provisoire du traité. Sa ratification définitive doit encore être validée par le Parlement européen ainsi que par le Parlement britannique, à l’issue d’un processus juridique dont le calendrier n’a pas été précisé. Sur le plan fiscal, Gibraltar appliquera une taxe indirecte équivalente à la TVA, fixée à 15 % dès l’entrée en application de l’accord, avec un objectif de convergence fiscale complète avec l’Espagne d’ici trois ans. Le territoire reste par ailleurs en dehors de l’espace Schengen, mais bénéficie désormais d’un régime spécifique de libre circulation des personnes.

Aya Saïb

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