L'Algérie de plus près

Quand l’expérience se fait éjecter de l’université

Par Sid Ahmed Madani*

J’ai longtemps hésité avant d’écrire ces lignes. Non par manque de conviction, mais par crainte d’être perçu comme un homme nostalgique d’un autre temps ou comme quelqu’un qui surestime la valeur de son propre parcours. Pourtant, certaines expériences méritent d’être partagées, ne serait-ce que pour alimenter le débat sur l’avenir de notre enseignement supérieur.

L’université est souvent présentée comme le moteur du développement national. Elle forme les cadres de demain, produit les connaissances et constitue l’un des remparts les plus efficaces contre l’ignorance.

À soixante ans passés, l’expérience de la vie conduit inévitablement à certaines conclusions. La mienne est simple : aucun investissement n’est plus précieux que celui consacré à la connaissance et à sa transmission. Les nations qui progressent sont celles qui savent valoriser le savoir, mais aussi l’expérience accumulée sur le terrain.

Animé par cette conviction, j’ai proposé, à titre entièrement bénévole, de mettre à la disposition de l’université les compétences acquises au cours d’une carrière professionnelle enrichie par des expériences internationales et par de longues années d’exercice au sein de l’un des plus importants établissements agricoles du pays. Mon objectif n’était ni la reconnaissance ni un quelconque avantage personnel, mais le désir de transmettre aux étudiants une vision concrète de la profession, convaincu que la théorie trouve toute sa portée lorsqu’elle est confrontée aux réalités du terrain.

La réponse qui m’a été adressée, sans entrer dans les détails ni citer les personnes concernées, m’a laissé perplexe. À l’ère de l’intelligence artificielle, des nouvelles technologies et des start-up, une telle contribution ne semblerait plus constituer une priorité.

Cette réponse soulève une question fondamentale : le progrès technologique suffit-il à lui seul à préparer l’avenir ? Pour ma part, je ne le crois pas. L’agriculture, en particulier, ne sera pas sauvée par les algorithmes, les capteurs ou les plateformes numériques. Ces outils peuvent améliorer les performances, mais ils ne répondent pas à l’essentiel.

Le véritable défi est d’ordre anthropologique. Il réside dans notre manière d’habiter le monde et dans la relation que nous entretenons avec la nature. Depuis plusieurs décennies, nous avons développé une vision fondée sur la domination et l’appropriation du vivant. La terre est devenue une ressource à exploiter davantage qu’un patrimoine auquel nous appartenons.

Notre erreur est de ne voir dans le sol qu’un support alors qu’il constitue un univers vivant d’une richesse exceptionnelle, abritant sous nos pieds plus de vie que ce que nos regards perçoivent à sa surface.

C’est pourquoi la transition dont nous avons besoin dépasse largement le cadre technologique. Elle exige un changement de paradigme. Il nous faut passer d’une logique de possession à une logique d’appartenance, comprendre que l’être humain n’est pas extérieur à la nature mais qu’il en fait partie intégrante.

Les nouvelles technologies telles que menées en nos jours, sans réflexion éthique, sans humilité et sans remise en question de nos comportements, risquent même de renforcer les dérives qui nous ont conduits aux crises actuelles.

La question qui se pose aujourd’hui n’est donc pas seulement celle des outils que nous développons, mais celle de la vision du monde que nous choisissons d’adopter. Notre avenir dépendra moins de la puissance de nos technologies que de notre capacité à réinventer notre rapport au vivant.

Car, au bout du compte, notre salut ne se trouve ni dans l’accumulation des innovations ni dans les locaux toujours plus bétonnés. Il réside dans la proximité : proximité avec la nature, proximité avec les autres et proximité avec nous-mêmes. C’est de cette reconnexion au vivant que naîtront les réponses les plus durables aux défis de notre temps.

Cette conviction, je l’ai développée plus largement dans mon œuvre littéraire « Connexion dans l’au-delà*», un roman qui plaide pour un changement de paradigme fondé sur l’appartenance, le partage et la réconciliation de l’homme avec le vivant.

Plus qu’une réflexion sur notre époque, il se veut une invitation à repenser notre place dans le monde.

S.A.M.

*Consultant-Expert Agronome

*L’ouvrage est disponible à la librairie Tiers Monde et à la librairie Renaissance à Alger, ainsi qu’à la librairie Thuraya, au centre commercial Es Sénia à Oran.

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