Romancière prolifique et poétesse, Ouarda Baziz-Cherifi est l’auteure d’une œuvre riche comptant six romans, cinq recueils de poésie et un livre de nouvelles. Ancienne enseignante d’anglais, elle a vu son talent récompensé à l’étranger, décrochant la deuxième place au prix international de poésie L.S. Senghor (Milan, 2019) et le premier prix du concours « Femmes de demain » (Paris, 2020). Aujourd’hui, elle utilise sa plume comme un miroir de la société, s’inspirant de faits réels et de son vécu pour témoigner, avec sensibilité, des réalités socio-culturelles de son pays. Elle sera présente du 15 au 17 avril, à la bibliothèque communale de Freha qui ccueillera la première édition du Salon du Livre d’At Jennad en hommage au Moudjahid, érudit et écrivain Mohamed Salah Seddik. Elle y présentera son dernier roman « Les fantômes du passé ».
Le Chélif : En tant qu’ancienne professeure d’anglais, comment la langue et la littérature anglophones (on pense aux poètes romantiques) irriguent-elles votre propre écriture en français ?
Ouarda Baziz Cherifi : Pourquoi moi un professeur D’anglais préfère t’elle écrire en français ? J’ai beau aimer, parler et enseigner la langue de Shakespeare, ma passion de l’écriture est née de mon amour de la lecture en français. Ce qui a déclenché en moi cette fibre française que j’ai en moi. Les premiers auteurs que j’ai lus au cem puis au lycée étaient tous français et voilà j’ai été contaminée par l’expression française. Quand on a lu Guy des Cars à 14 ans, on en devient amoureuse et on baigne dans tous les autres ouvrages. Disons que la langue anglaise m’a fait vivre et la langue française m’a libérée.
La retraite est souvent vue comme une « seconde vie ». Est-ce que l’écriture est devenue pour vous une nouvelle forme d’enseignement, ou au contraire, un espace de liberté totale où vous n’avez plus de comptes à rendre à la pédagogie ?
La retraite est en effet une seconde vie où on apprend à vivre, à marcher, à dormir, à agir autrement. Pour ce qui est de mon écriture, j’ai écrit les trois premiers ouvrages (un livre de nouvelles et deux recueils de poésie) quelques années avant ma retraite. J’avais toujours, en dépit de mon emploi de temps chargé, trouver du temps pour écrire. L’inspiration trouvait chez moi un espace libre où elle pouvait entrer à tout moment. Puis à ma retraite, l’envie d’écrire plus amplement et plus longuement m’a fascinée et j’ai vite répondu positivement. Sachez que la pédagogie ne m’a jamais quittée. Je la porte en moi dans mes tripes, même dans ma communication avec les jeunes que je rencontre ici et là. J’ai d’ailleurs concrétisé ce côté pédagogique moraliste en écrivant des histoires pour jeunesse…

Pour vous, la poésie devrait-elle nécessairement « servir » une cause, ou la beauté des mots suffirait-elle, à elle seule, à transformer le monde ?
La poésie est une thérapie qui soigne et libère, qui aime et courtoise, qui accuse et dénonce, qui rit et pleure, qui crie et insinue, qui séduit et subjugue et qui heurte et blesse. Tout le monde n’est pas poète et toutes les formes de poésie ne sont pas perceptibles par tout le monde. Quant à moi, la poésie est mon autre. Celle qui écoute mes vagues intérieures et les transforme en quatrains et en rimes. La vie est un poème. Elle a la magie de transformer les choses et de rendre beau ce qui semble laid à vue d’œil.
Comment parvenez-vous à faire cohabiter la musicalité du vers avec la dureté des réalités sociales que vous dénoncez ?
Ma poésie est simple, authentique et sincère. Ses mots, une fois nés, guérissent mes maux. Je termine toujours mes quatrains par une touche d’espoir et n’est-il pas vrai que l’espoir est beau? A travers mon écriture (romans et poésie), j ‘exhibe des douleurs vécues mais, en même temps, je trouve que chaque douleur me forge alors voilà pourquoi et comment je peux donner à un mal sa part de bien et de soulagement et à chaque douleur sa part de réconfort et de sourire. La douleur s’estompe dès qu’apparaît au bout du texte cette lueur d’espoir qui promet le meilleur.
Quel est l’événement ou le sentiment qui, généralement, déclenche l’écriture d’un poème chez vous ? Est-ce une colère, une admiration, ou un sentiment d’urgence ?
J’écris toutes formes d’émotions mais celle qui revient le plus dans mes écrits, telle une griffe personnalisée, c’est la douleur. Vous savez, je trouve que certaines émotions sont plus perceptibles que d’autres. La joie n’a pas besoin de mots et d’efforts. On l’a détecté tout de suite sur un visage heureux ou sur un corps harmonieux. La voix, le regard, le geste, l’allure expriment cette extase. Par contre, il est des émotions cachées, des larmes non versées, des mots non-dits, des douleurs inouïes que les yeux ne peuvent voir. Seule la puissance des mots arrive à les débusquer et les dénoncer. J’utilise la mienne pour alléger mon âme et celle de mes semblables. Ma douleur se compose de colère, de déception, d’incompréhension, de besoin donc de sentiment d’urgence comme vous le dites ! Écrire me libère de mes maux. C’est une nécessité absolue ! Elle est pour moi ce qu’est l’encre à la plume.
Vous avez plusieurs récits à votre actif. Qu’est-ce que le format narratif vous permet d’exprimer que la poésie ne peut pas contenir ?
J’ai à mon actif une dizaine de romans, sept recueils de poésie, trois contes et je m’exprime avec la même sensibilité. Même dans mes romans il y a des rimes, des sonnets, des quatrains donc de la poésie. La différence, c’est la fréquence et l’intensité dans l’écrit que je fais. L’âme de la poétesse de fortune que je suis baigne dans les deux. Mes romans sont plus détaillés, plus insistants, plus longs, plus visibles alors que mes poèmes sont plus directs, plus courts, plus philosophiques …
Vos récits sont-ils porteurs des mêmes combats que votre poésie, ou explorez-vous des thématiques plus intimes, dans vos proses ? Dans un monde saturé d’images et d’instantanés, quelle est, selon vous, la place d’une autrice engagée ?
La place de l’autrice engagée est partout comme dans la vie professionnelle, en société sans modération et sans marginalisation. Hommes, femmes, auteurs, autrices, acteurs, actrices, dirigeants, dirigeantes travaillent en collaboration. On n’a rien à envier aux hommes. Nos plumes sont les mêmes avec des styles singuliers. Une poétesse engagée doit l’être dans les normes car la censure est une limite à ne pas franchir. Je pense avoir déjà répondu à cette question mais je veux bien expliquer que mes combats logent parfaitement dans mes romans et dans ma poésie. Le même style, la même plume, la même thématique. Je suis Ouarda Baziz Cherifi et j’ai une seule passion des mots. Poétesse ou romancière, on retrouve la même femme !
Si vous deviez transmettre un seul message à vos anciens élèves (ou à la jeunesse actuelle) sur le pouvoir des mots, quel serait-il ?
Un conseil à mes élèves voire à la jeunesse sur le pouvoir des mots ? Déjà, il faut lire et relire car lire engendre l’écriture et la richesse du verbe. Il faut aimer le livre et un auteur pour s’en imprégner. Et il faut écrire quand on a envie d’écrire, sans tabou, sans appréhension, sans plagiat. Aujourd’hui, on voit de brillantes plumes de jeunes écrivains. Quelle aubaine d’écrire jeune ! Il y a tous les moyens maintenant et surtout une liberté morale pour s’adonner à l’art des mots. Lisez, apprenez, écrivez, osez, fouinez et prouvez ! Prouvez que nous écrivez et que vous croyez au pouvoir des mots. Soyez ambitieux mais pas envieux. Soyez convaincus et écrivez pour vous et pour les autres. Les meilleurs écrivains sont ceux qui touchent leur lectorat. Comment ? En transmettant de l’émotion. L’écrivain, le lecteur et la fusion. C’est ça le pouvoir des mots !
Propos recueillis par Adila Katia