Le droit de dire, la liberté d'écrire

« Mohamed Boudia – Œuvres, Ecrits politiques, théâtre, poésie et nouvelles », de Nils Andersson : le combat pour la dignité

Par Jacqueline Brenot

«Il faudra longtemps… pour que le fusil crie bonheur et pourtant longtemps encore… le fusil et tout ce qui brise, qui brûle, animerons nos muscles avides de serrer l’amour une fois pour toutes ». Cet extrait d’un poème de Mohamed Boudia évoque l’état d’esprit de l’homme de culture et de combat, avec le théâtre privilégié comme arme offensive depuis son militantisme pour l’Indépendance algérienne. L’ouvrage qui lui est consacré montre le lien intime, indissociable de la personnalité hors du commun de cet homme engagé, écrivain, journaliste et combattant de la révolution arabe. Les Editions Premiers matins de Novembre ont su regrouper sous le titre «Œuvres» ce double engagement de penseur et de militant politique. 

Mohamed Boudia a grandi dans les années 1930 dans le quartier de Soustara de la Casbah, à Alger, espace populaire très politisé, en réaction à l’occupation coloniale, au rythme des organisations politiques musulmanes qui s’y expriment et qui participeront de plus en plus au Nationalisme algérien. Après le Certificat d’étude primaire, il quitte l’école et fréquente, avec son grand frère Rabah, les jeunes de son quartier, puis en 1947 intègre les Scouts musulmans. Très tôt, il se frotte à la richesse, authentique et violente de ce creuset d’influences culturelles diverses. «Fils de la Casbah», il puisera dans ce patrimoine algérois sa verve théâtrale féconde et son engagement contre l’oppression coloniale. Comment résister à une telle source séculaire, forte et provocante quand tout autour le système tente de museler, de juguler, d’imposer d’autres normes impérialistes ? Comme le souligne l’auteur de l’ouvrage : «La Casbah où grandit Boudia apparaît en effet comme le paroxysme de l’antagonisme colonial. L’expression populaire y prends corps entre les murs et les vies mêlées ». Les affinités électives du moment et du lieu vont donner naissance à une œuvre écrite et théâtrale puissante «au service du peuple» qui résonnera sur les tréteaux d’Alger à Paris, en passant par le Festival d’Avignon en juillet 1964. Impossible de dissocier chez M.Boudia l’engagement politique et théâtral, les deux s’interpénètrent et se renforcent. «Le théâtre est une arme», affirmera-t-il, celle qu’il ne lâchera jamais, la plus offensive et la moins meurtrière, sans doute la plus humaine. Bien sûr, ce «théâtre du peuple» reste «au service des intérêts du peuple», affirme-t-il dans El Moujahid du 13 octobre 1962, et «Ainsi, dans la guerre révolutionnaire que menait le peuple algérien contre le colonialisme, le théâtre avait une place, une place qu’il se devait, qu’il se doit occuper encore».

Mohamed Boudia publie des articles de 1962 à 1971, regroupés dans cet ouvrage. Parmi les titres dans différents journaux algériens, dont El Moudjahid et Ech-Chaâb, le dramaturge dénonce, sous le titre percutant : «Le théâtre algérien veut vivre ! Qu’on ne l’empoisonne pas», toute récupération du théâtre algérien par ceux qui l’ont précédemment oppressé.

De même, dans le fameux article «Le théâtre est une arme», il rappelle les interdictions dont furent frappées en 1956, les pièces auxquelles il a participé, jouées au théâtre St Denis, jugées «spectacle subversif». Après une interruption de trois ans, il retrouve la création théâtrale en prison, plus militante que jamais : «Nos divertissements devenaient des leçons». Dans «Le rôle du théâtre dans la révolution», le 19 janvier 1963, il affirme son «rôle fondamental : former des hommes».

Devenu Administrateur général des Théâtres Nationaux Algériens, il ne cesse d’élargir le répertoire et d’en rappeler les fonctions essentielles, toujours à la disposition du peuple. En 1965, dans «Révolution et travail», il déclare : «Le théâtre a choisi la voie la plus réaliste et la plus juste en Algérie : servir le Peuple.»

On gardera de cet homme engagé jusqu’au sacrifice extrême, à la vie entrecoupée d’exils et de vie clandestine, ces phrases porteuses d’idéal : «Nous sommes chargés d’un travail d’éducation qui engage l’avenir. Chaque homme a le droit à l’instruction comme il a le droit au pain. Ceux qui ont un tant soit peu compris les grands courants qui traversent le monde se doivent de les expliquer au peuple.»

Cet homme qui n’hésite pas à rappeler à ses détracteurs son passé très modeste : «N’ayant eu comme métier que celui de cireur, vendeur de journaux, … de voyou, ou yaouled…», continue de refuser toute compromission malgré les problèmes rencontrés dans son pays dans le secteur culturel. Il ne cesse d’écrire pour clamer ses convictions au service de l’Algérie socialiste.

Parmi ses Nouvelles, celle intitulée «Mauvaises consciences» d’octobre 1966 plante le décor d’une ville dominée par la peur d’un «monstre» qui hante les nuits des forces opposées en présence. «La solution était dans le rejet du monstre hors des frontières de la ville et dans le retour à la vie calme d’autrefois». La force du message sous-jacent est comme une lame de fond qui révèle et réveille les consciences. Les mots frappent juste, les situations calquées sur la réalité du drame algérien atteignent la cible. Même si le mystère de la création artistique met à distance toute situation similaire, à chacun de comprendre que toute ressemblance avec la réalité n’est pas fortuite. Les bonnes consciences comme les mauvaises, «les clandestins et les délateurs» donnent le ton, «mais la ville, toute soumise à la peur, s’engagea dans la délation», et «nul ne pouvait dire la moindre chose, fût-elle la plus banale, sans se sentir coupable». L’histoire s’achève avec la disparition du Monstre, métaphore des «démarcheurs» chassés de la ville. «Qui peut expliquer où est la conscience du monde ? Qui nous dira où elle commence ?», telles sont les dernières phrases d’un des personnages. Boudia repousse toujours plus loin les frontières et «rompt les digues» dans la prise de conscience universelle.

On gardera de cet homme engagé jusqu’au sacrifice extrême, à la vie entrecoupée d’exils et de vie clandestine, ces phrases porteuses d’idéal : «Nous sommes chargés d’un travail d’éducation qui engage l’avenir. Chaque homme a le droit à l’instruction comme il a le droit au pain. Ceux qui ont un tant soit peu compris les grands courants qui traversent le monde se doivent de les expliquer au peuple.»

Deux pièces de théâtre furent publiées en 1962 : «Naissance» et «L’olivier», fortes de violence et de souffrance vécues. Avec «L’olivier», le rideau s’ouvre «sur un décor de cauchemar», quatre personnages sauvés du bombardement qui a détruit toutes les maisons. Aïssa, jeune homme de 16 ans, raconte cette vision apocalyptique de son village anéanti et de ses habitants fauchés par les bombes et les balles. La poésie qui se glisse entre les larmes et les cris, ravive l’expression du carnage et de l’inacceptable. Comme une ultime caresse pour ces orphelins, ces phrases : «Tu n’as plus de chez toi. Plus de père pour faire baisser tes yeux de crainte… plus de mère pour t’apprendre comment rouler finement la pâte des jours de fête,  plus de jeunes visages pour te faire gentiment sourire… que des images ensanglantées…». Le poète sait exprimer la douleur et l’horreur des sacrifiés. Aucune paix n’effacera ces cicatrices. Le village paie un lourd tribut, consécutif à son accueil enthousiaste des Résistants. «Nous attaquer de si haut alors que nous sommes désarmés, faut-il qu’ils aient peur de nous !» s’exclame Aïssa.

L’échange entre le combattant poursuivi et blessé, en quête d’aide, dont le rôle est de porter un message, et les autres survivants est édifiant. L’importance donnée à la Nature, perçue comme cinquième personnage de la pièce, celui qui protège et sauve de l’envahisseur : «Ils cavalent après moi comme une meute sauvage. Ils m’auraient eu depuis longtemps si les montagnes et les forêts n’étaient pas pour moi»… et… «Ils pensaient certainement ne poursuivre qu’un homme, alors que c’est toute la nature qui leur échappe.»

La poésie n’est pas, pour Mohamed Boudia, que la sphère des intellectuels, mais la propriété du peuple. La Terre a aussi une vertu suprême et joue un rôle de catalyseur dans la diffusion des messages du dramaturge. Les derniers échanges entre les personnages Si Kaddour et Le combattant traduisent l’attachement de l’homme à sa Terre. Il ne la dissocie pas de la Poésie, les deux sont liées indéfectiblement. «Tu sais pourquoi je suis revenu ? dit Si Kaddour, A cause de mon olivier… si je le trahis, mon sang se transformerait en lait caillé…», et à la remarque du Combattant : «Tu es poète, mon frère…», il répond avec ferveur : «Comme tout fellah. La terre nous a imprégnés. Elle nous habite beaucoup plus que nous l’habitons…». Déjà, depuis la prison où il avait repris la création théâtrale, il affirmait : «L’homme, ce n’est qu’une terre. Soigné, bien irrigué, réchauffé, il produira.»

Cet article ne peut évoquer en intégralité l’analyse riche et précise de Nils Andersson, notamment sur l’engagement politique, de la Casbah à la Fédération de France du FLN, puis de l’Organisation de la Résistance Populaire au rassemblement unitaire des révolutionnaires (RUR) de Boudia, contre un ordre mondial impérialiste et en faveur de la cause Palestinienne.

Rappelons quelques faits historiques : après le coup de force militaire du 19 juin 1965, un parti d’opposition se crée sous le nom d’Organisation de la Résistance Populaire (ORP). Celui-ci est écrasé et plus tard, vers 1967-1968, des opposants qui ont pu s’exiler, créent le Rassemblement Unitaire des Révolutionnaires (RUR). Il s’agit d’entraîner l’immigration dans la résistance au nouveau pouvoir, mais fatiguée de 8 années de guerre impitoyable, celle-ci ne suit pas et le RUR se retrouve à donner des cours d’alphabétisation à la partie de l’immigration peu instruite. La guerre de juin 1967 avec Israël, surnommée Guerre des Six jours, change la donne politique. Cette dernière et l’essoufflement de l’opposition conduisent le RUR à s’orienter vers une action plus internationale. La cause palestinienne est naturellement choisie.

Le 2 juin 1973, juste quelques jours avant son assassinat, Boudia écrit : «Un geste oublié – un murmure hésité – et le soleil dévorant – tombe au pied de la muraille – de l’incompréhensible et stupide renoncement au bonheur». Message prémonitoire, chronique d’une mort annoncée qui rôde dans l’ombre du militant «gonflé d’espoir et d’internationalisme libérateur», en écho à cette autre phrase «…rien que le mouvement de l’homme vers le meilleur – ce qui vous fait tant enrager sera ma vertu».

Au final, gardons cet extrait de «Mots d’ordre» dans l’article «Le chant du paysan» de mars 1963 qui nous apostrophe : «Un par un – Tu livreras – Tous les combats – De la CONNAISSANCE».

La lucidité et la ferveur de certains individus sont telles qu’elles peuvent faire trembler les étoiles, mais L’Humanité ingrate et souvent radicale n’a que faire des hommes animés par le sens de la liberté. Le sang des martyrs ne garde un sens que pour ceux qui les pleurent.  Alors, l’Histoire a tranché net dans l’élan de ce militant et poète.

J. B.

Mohamed Boudia – Œuvres – Ecrits politiques, théâtre, poésie et nouvelles, de Nils Andersson, Editions Premiers MATINS de Novembre (2017)

Photo : Roger Planchon, directeur de la compagnie du théâtre de Lyon, échangeant la poignée de main avec M. Mohamed Boudia.

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