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La civilisation de l’ersatz de Djawad Rostom Touati : Variations en espoirs majeurs

Par Jacqueline Brenot

Depuis toujours, la réalité dépasse la fiction, mais la littérature reste maîtresse dans l’art de transgresser le réel et de transformer un fait divers en une histoire magistrale qui frappe l’imagination. L’écrivain Djawad Rostom Touati le confirme avec le début de ce roman inspiré d’un article de presse double page sur le viol monstrueux d’une femme. Il en résulte une histoire tumultueuse, parfois équivoque, en forme de comédie humaine qui transgresse les lois du genre en multipliant les styles et ne cesse d’interpeller. 

Le roman commence brutalement par un viol d’autant plus condamnable qu’il a lieu à l’encontre d’une veuve, mère de deux enfants, Malia, hébergée chez sa tante Zhor, par Farid son propre cousin, instable et prédateur. Les détails de l’exaction, notée « répétitive », ne sont pas épargnés au lecteur, comme une provocation supplémentaire en ouverture. Cependant, en dépit de l’évocation de ce « combat quotidien » subi par la victime, l’auteur enchaîne avec l’enfance choyée puis tragique de Farid, devenu orphelin de père « disparu durant la décennie noire » et vulnérable face au contexte de son quartier, non comme une excuse à ses méfaits, mais en miroir de son existence dévoyée, « taciturne et introverti(e) ». En fait, l’inspiration de départ du fait divers prend vite des allures de roman social et psychologique par le biais d’allusions à des drames anciens en phrases percutantes, telle : «Farid meurtrissait la chair de Malia, pour y puiser la matière avec laquelle il ravaudait sa virilité meurtrie ».

Au fil des enjeux fictionnels, des récits de vies contrariées, parfois même absurdes, bâtis sur des faits regrettables, nourris de l’humus de contextes chaotiques et traumatisants, livrent une ébauche crue et acide de la société contemporaine. Les bienfaits et les modes d’emploi proposés par la littérature, même surannée, face aux affres du quotidien par le biais du féru de Belles-lettres Yacine, s’y entremêlent comme si la fiction littéraire n’était que l’écho et le prolongement de l’existence.

Dans une deuxième partie de cette civilisation du « succédané », comme le suggère le titre, sans user de la litote phonétique de succès-damné, l’histoire malchanceuse de Rami se fraie un chemin. Entre autres fonctions professionnelles intermittentes, la situation précaire de cet universitaire devenu administrateur des ventes pour une « grande multinationale implantée en Algérie » ne déroge pas à la règle qui s’est emparée des jeunes diplômés ambitieux qui ne cessent de se heurter au terrain miné des employeurs gourmands de rentabilité, peu soucieux des conditions de travail. Des périodes de « souffre-douleur numéro un » succèdent à celles de « grâce », suivant « les humeurs d’une DRH » ou des « périodes de pression pour réaliser de meilleurs objectifs ». Schéma type et fréquent d’entreprises soumises aux exigences du marché. Les dialogues autour de la dichotomie entre les attentes de chacun et les taux de rentabilité des sociétés, effets pervers sur les relations individuelles, essaiment le récit en forme de fresque sociale contemporaine.

En d’autres temps, ceux de la fin 19ème siècle, les méfaits sur le travail et l’artisanat de la civilisation industrielle que l’écrivain engagé William Morris, cité par Adib, l’un des protagonistes, dénonçait par « l’âge de l’ersatz », restaient faits mineurs, du moins peu divulgués. Impossible de ne pas en être avisé à présent, surtout avec la diffusion en temps réel d’informations.

Sur ce terrain de concepts minés des sociétés actuelles, les réflexions entre Adib, Yacine, Rami et les autres amis, liés au même sort et ressorts économiques, fusent. De vifs débats livrent des constats pessimistes et des déconvenues à foison sur le corps social, comme un sous-titrage des destinées rapiécées de chacun. Les brèches ouvertes par le biais des échanges amplifient les trop pleins de découragement et les bilans sans appel par des allusions autour de « quelques grammes de camelote » … en forme de « cube Jumbo au goût poulet » échangés sous la veste dans certains quartiers, substituts de rêves interdits. 

A travers ces portraits complexes saisis sur le vif, le regard scrutateur du narrateur ne laisse pas indifférent en resserrant son histoire autour de « la situation économique actuelle des femmes algériennes » et leur combat au sein des wilayas, par le biais de l’investissement du personnage de Malika, mère de Rami. Le sujet prépondérant l’emportant sur « la protection et la prise en charge des mères célibataires et des femmes victimes de violence ». Progressivement, à travers ce portrait de femme pourtant volontaire et sincère, l’auteur s’attache à évoquer les attitudes contradictoires qui finissent par piéger les individus et leurs proches au profit soi-disant d’honnêtes convictions. L’Enfer ne serait-il toujours pavé de bonnes intentions ?

Dans l’acuité des situations où le fait divers se taille la part belle, portées par la langue vernaculaire et des réflexions sur les postures de certains dans l’espace social, également la complexité des relations humaines dans une « Algérie post-terrorisme », filtrent des dialogues édifiants entre les attentes des jeunes diplômés et les impératifs mouvants de l’économie. Dans cet état des lieux, le découragement et l’attitude singulière des personnages contrastent avec le monde confiant.  Ainsi, l’allusion poétique et légère : « Les nuages dans le ciel maussade faisaient joujou avec le soleil » ouvre et ponctue le roman comme une note salutaire.

Malgré la théâtralité de certains débats, les conversations fréquentes où transparaissent à la fois l’âpre discernement, le pessimisme nuancé de prédispositions au bonheur, l’autocritique de certains et le jeu provocateur d’autres, le ton badin de certains propos relance constamment l’intérêt du lecteur.

Le 1er Prix du « Prix Ahmed Baba » décerné lors de la 12ème édition de la rentrée littéraire de Bamako 2019 au Mali à ce roman ne s’y est pas trompé. Déjà en 2016 le premier volet de la trilogie « Le culte du çà », intitulé « Un empereur nommé désir » paru aux Editions ANEP lui a valu le Prix Ali Maâchi. Souhaitons à ce deuxième volet foisonnant de cette trilogie le meilleur des avenirs littéraires !

J. B.

« La civilisation de l’ersatz » DE Djawad Rostom Touati. Editions APIC (2016) – 200 pages

Djawad Rostom Touati est né en 1985. Licencié en Economie Sociale, il est l’auteur d’un premier roman : « Un empereur nommé désir », volet 1 de sa trilogie « Le culte du ça ». « La civilisation de l’ersatz » est le 2ème volet.

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