Le droit de dire, la liberté d'écrire

1200 médecins algériens spécialistes fuient l’Algérie : sont-ils indésirables dans leur pays ?

Par Pr. Mohammed GUÉTARNI

«Nous semons, les autres nations cueillent nos fruits succulent.» Des mots, que des mots, encore des maux et rien que des maux.

C’est ce qui disait l’ex-président dans un discours prononcé le 12 novembre 2010 à l’Université Ferhat Abbas à Sétif, à l’occasion du lancement officiel de l’année universitaire 2009-2010. Il faisait croire (mais qui le croyait ?) rehausser le prestige du chercheur algérien en berne depuis toujours. Ce laissé-pour-compte du système depuis l’indépendance à ce jour. Pourtant, la prescription divine est formelle et ne souffre d’aucune ambiguïté : «Lis au nom de ton Dieu» (Sourat 96, verset 01).

L’Omniscient Lui-même loue le Savoir dans plus de quatre-vingts versets coraniques. C’est dire l’importance de la science en Islam et son impact sur l’humanité tout entière. Rappelons que l’article 2 de la Constitution nationale stipule que «L’Islam est religion de l’État.» Cela signifie, en clair, que les gouvernants, tous niveaux confondus, sont tenus moralement, politiquement et spirituellement de respecter tous les préceptes religieux, notamment, ceux prescrits par le Coran en tant que « Constitution céleste. »

Il n’est pas vain de rappeler que le savoir, en Algérie, est en perdition. Pourtant, le savoir ne doit aucunement périr, sinon, c’est toute la société qui s’éteindra et finit par disparaître. Le savant (l’universitaire-chercheur, entendons) est tombé si bas que, au vu de sa situation déplorable, il est devenu un cas social, en dépit de sa richesse cognitive. Un trésor qui souffre de disettes multiforme : manque de considération sociale, rémunération en-deçà de ses compétences, manque d’égard en dépit de ses performances très pointues. Si pointues que la France, à elle seule, est prête à accueillir 1200 médecins algériens pour ses établissements hospitaliers sans compter d’autres pays qui les guignent. Autrement dit, vider les hôpitaux algériens des quelques médecins-professeurs de très haut niveau qui restent.

Monsieur Abderrahmane Benbouzid, l’actuel ministre de la Santé, n’a rien trouvé de mieux, pour consoler les malades hospitalisés, que de promettre « d’ouvrir une enquête. » Sachant que nos enquêtes n’aboutissent jamais ou presque. Comme si le peuple algérien est ‘’ingénu’’ et les gouvernants ‘’ingénieurs’’ en ruse et en mensonge mais nuls en matière de gestion. D’ailleurs, Bouteflika l’a reconnu à l’un de ses amis : « La gestion, je ne sais pas, le pouvoir, je sais » (sic). La position du pouvoir algérien vis-à-vis de l’intellectuel a toujours été mêlée de méfiance et parfois de défiance. C’est ce qui explique son rejet par le système, particulièrement, de Bouteflika. L’actuel n’a fait aucun geste en faveur de l’intellectuel. Le système algérien est-il si frigide ou… manque-t-il «d’intelligence» pour comprendre, finalement, que le monde d’aujourd’hui est dominé, non par la force des armes, mais la puissance irréfutable du savoir et de la connaissance modernes qui ne cessent de progresser chaque jour davantage.

« Nous formons pour les autres »

En 2008, l’ex président a déclaré à Batna : «Nous formons pour les autres.» Pour une fois, il a dit une vérité que tous les Algériens connaissent. Cependant, qu’a-t-il fait depuis pour stopper l’hémorragie de notre matière grise qui ne cesse de fuir vers «les autres» ? Rien ou presque. Les autres cueillent nos hommes de sciences parce qu’ils les accueillent avec «honoris causa». Cette fuite des cerveaux continue à causer de très graves préjudices à notre université, sans que l’État s’en inquiète outre mesure, au grand dam de la société universitaire. Une blessure sociale qui ne se cicatrisera jamais. Les retombées de l’échec total de l’indépendance. Celle-ci a profité aux charognards proches du cercle de Bouteflika qui ont bâti des fortunes colossales et, du coup, générer l’infortune du peuple. Un système où la lâcheté et le mensonge ont toujours servi de système de pensée.

Les pays d’accueil assurent, à nos élites, un meilleur environnement socioprofessionnel : rémunérations satisfaisantes à la hauteur de leurs compétences, moyens matériels confortables, respect, considération…. Quant à la fibre patriotique, elle ne fait plus recette en raison du «grand banditisme administratif» qui l’a fait voler en éclats.

Nous avons tenté, à plusieurs reprises, d’attirer l’attention des pouvoirs publics – et, du coup, tirer la sonnette d’alarme (pour qui voulait l’entendre) – sur l’état de l’université algérienne qui va mal, que les enseignants du supérieur de rang magistral sont en situation de désespoir. L’autisme politique continue de sévir en la (université) laissant sombrer dans une sérieuse déconfiture. Le Pouvoir et le Savoir s’excluent-ils mutuellement sous nos latitudes ? Ils sont, pourtant, tenus de conjuguer leur synergie au profit du pays parce qu’il a besoin des deux : aussi bien de ses dirigeants que de ses savants. Les intellectuels sont absents des institutions de l’Etat comme si le pouvoir est la chasse gardée d’une nomenklatura qui refuse le partage et, surtout, la séparation des pouvoirs.

La communauté universitaire assiste impuissante à «ce lèse-intellectualité» perpétré par d’occultes assassins de la culture. L’universitaire (et l’intellectuel en général) n’a jamais été l’ennemi du pouvoir même s’il lui arrive, parfois, d’être percutant, voire respectueusement irrévérencieux. Pourtant, il est essentiel à la démocratie, à moins que la nôtre ne soit adolescente et, donc, à jamais déficiente. Il n’en demeure pas moins qu’il [universitaire] reste toujours le pilier de la nation qui le réclame chaque fois que nécessaire.

La politique des «cinq poids et cinq mesures»
Lorsque le Chef de l’Etat déclare que l’on ne paie pas un Einstein comme un quelconque enseignant du supérieur, il a peut-être raison. Cependant, pourquoi n’applique-t-il pas une pareille justice des salaires, qui est, somme toute, équitable aux députés et sénateurs en payant chacun selon ses compétences et ses diplômes ? À moins qu’ils ne se découvrent tous des Einstein ! Nos députés, élus ou pas, qu’ils soient impétrants d’un doctorat ou analphabètes, perçoivent tous le même salaire mensuel de 300.000 dinars (soit cinq fois le salaire d’un Einstein au rabais) et les mêmes bonus faramineux. C’est encore la politique des «cinq poids et cinq mesures».

Pour que notre université recouvre ses lettres de noblesse et rayonne à l’international, voire à l’universel, il faut réunir certaines conditions entre autres:

– l’université doit cesser d’être une simple crèche pour adultes ou agence matrimoniale.

– L’université fait, actuellement, de l’enseignement de masse au lieu et place d’être le lieu de l’enseignement d’élite. Ne passent au niveau supérieur que les meilleurs parmi les meilleurs.
– Revenir au système modulaire et semestriel, comme dans beaucoup pays d’Europe.

– Il faudra repenser le système LMD et l’adapter, sinon l’abandonner comme on a abandonné l’école fondamentale des années 80.

– Le savoir et, particulièrement ses détenteurs, doivent être reconsidérés socialement et matériellement, à la fois, par les pouvoirs publics et par la société.

– La recherche doit être la priorité absolue «des premières priorités» de l’État. Ce dernier doit lui consacrer un taux conséquent du PIB national, si l’on veut être un pays émergent comme le Brésil, la Malaisie… entre autres.

– Tenter de maintenir les cerveaux qui sont déjà dans le pays en leur conférant le «statut du député» avec tous les avantages dont jouit celui-ci.

– Promouvoir l’élite intellectuelle en classe scientifique, à l’instar de la classe politique, avec passeport et immunité scientifiques.

– Associer la classe scientifique dans la prise des décisions politiques locales, nationales et internationales.
– Que l’École, en général, et l’Université, en particulier, cessent d’être des enjeux politiques entre clans rivaux pour le pouvoir pour qu’elles puissent se consacrer entièrement à l’éducation et à la transmission du savoir qui sont leur mission première.

Si le Pouvoir maintient ce cap, il sera possible à notre université de sortir de son ornière, de redorer son blason terni depuis au moins vingt ans et, par voie de conséquence, redevenir un fleuron et surtout le sanctuaire du savoir au sens noble du terme. Elle répondra, alors, aux attentes des besoins nationaux et sera de concert avec le précepte divin «Lis.»


L’université est la courroie de transmission de la science et le professeur sa cheville ouvrière. Ce ne sont pas les politiques qui ont la lourde responsabilité de former les cadres gestionnaires de demain lorsque les actuels ne seront plus de ce monde. Savoir penser, c’est savoir gérer scientifiquement. Pour ce faire, il faudra que le savoir et le pouvoir cessent de se regarder en chiens de faïence et se réconcilient dans l’intérêt suprême de la nation et pour le bien exclusif du peuple. Ils sont tous deux Algériens. Aucun n’est plus Algérien que l’autre. On ne gère pas le sort de toute une nation comme on gère sa boutique du coin.

Aujourd’hui, le monde est occidental avec l’Europe et les USA. Demain, il sera, certainement, asiatique avec le Japon, Singapour, la Corée du Sud, voire la Chine et l’Inde qui commencent à émerger économiquement. Ce même monde sera-t-il un jour arabe ? J’en doute, car le système universitaire arabe est sans état d’âme en ce que le politique, sous nos cieux (et nos yeux), l’emporte largement sur le scientifique. Ce dernier est inféodé au premier.

Les pays où le savant est roi et le savoir est loi sont à la pointe des technologies de pointe parce que ces pays dorment dans la lumière de la science et se réveillent au milieu des découvertes technologiques. Les chefs arabes dorment sur leurs derricks et tours de forage (gaz et pétrole) et se réveillent sur les pétrodollars. Le savoir ? C’est pour les autres, tant qu’il y aura des pétrodollars… Il y a tout lieu de croire que l’horloge occidentale fonctionne en heures et en jours tellement le temps est précieux, alors que l’horloge arabe semble fonctionner en… siècles. Le grand banditisme politique a conduit à la déliquescence de l’enseignement. C’est-à-dire le mépris de la Science, du Savoir et du savant. Quel triste sort pour la Nation de «Iqra» ! Dans ce cas, que signifie pour nos dirigeants le Hadith du Saint Prophète (QSSSL) : «Allez chercher le savoir, même en Chine». Cela veut simplement dire qu’il ne faut lésiner ni sur le temps, ni sur les moyens, ni sur le coût de la formation, ni moins encore sur la distance du lieu du savoir à acquérir.

Pourquoi l’État algérien a-t-il mis tant de temps pour comprendre ce qu’il fallait comprendre il y a 60 ans ? Faut-il rappeler à qui de droit que les mots s’envolent, mais nos maux restent. Alors, de grâce, quelle est la solution ?

M. G.

*Docteur ès Lettres

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