Le droit de dire, la liberté d'écrire

« La récréation » de Khaled Ali Elouahed

Un café noir sans sucre

Les chemins de la création sont impénétrables. Indépendamment du talent individuel, chaque auteur ou artiste adopte les siens au gré des voix qui, comme les vents favorables du marin, l’incitent à poursuivre. Ici, c’est « un coup de fouet » amical qui stimula l’auteur, au point de rappeler le fait en exergue du roman. A chacun son stimulus. On suppose que les 262 pages qui suivirent sont le brillant résultat du défi relevé, parachevé par le titre intrigant, sur un sujet incontournable : la lutte et la mobilisation de toutes les énergies, dont celles de jeunes gens promis à un destin brillant et de toutes les ressources pour l’indépendance de l’Algérie.

L’existence ne tient souvent qu’à un fil. Ici, ce pourrait être l’accent orthographique qui change la perception du titre et du thème de ce roman. Et si ce n’était qu’une re-création qui se dissimule sous cette allusion à un temps de détente, de liberté, voire même son sens archaïque de réconfort ?… Dès l’entrée en scène des personnages bien campés, surtout déterminés, l’auteur nous plonge dans l’ambiance d’une récréation de 10 h d’un «CMO », collège préfabriqué où les classes de terminales ont cours après le tremblement de terre d’Orléansville en 1954, qui « a rasé la ville ». Loin des badinages d’adolescents en quête d’eux-mêmes, l’heure est grave et les éléments du décor réunis dans cette époque charnière de bouleversement historique pour mobiliser une jeunesse discriminée. Il semblerait même qu’en dépit des innombrables victimes du séisme, la Nature, donneuse de leçons, a voulu par ses secousses sismiques, faire table rase du Passé qui s’éternise avec son lot d’injustices et d’humiliations. Mais c’est sans compter avec la terreur de l’établissement, « Rodriguez » le surveillant général, « pied-noir qui avait les idées également de la même couleur », petit chef administratif raciste à la vue aussi courte que sa taille, et qui ne supportait pas la fraternisation entre élèves européens et arabes, au point de la dénoncer au Principal. La bêtise alliée à des entreprises racistes n’aura ensuite de cesse de persécuter les élèves, les humilier et fomenter des plans pour leur éviction du lieu du Savoir. Et nous voici plongés dans l’ambiance tendue et édifiante d’un lycée où il est question de « Liberté », à travers le poème célèbre d’Eluard de 1942 contre l’envahisseur allemand, chanté par un des élèves, Paul, et repris à sa façon, re-créé, par son ami Antar, surnommé « le petit fellaga ».

La fonction symbolique et mobilisatrice du poème enclenche un jeu de miroir entre les tensions des deux communautés à l’intérieur de l’établissement et celles de la guerre à l’extérieur. Toujours cette portée qui va de l’intime à l’historique du roman algérien qui en fait son originalité et son intérêt.

L’art de l’auteur réside dans ce choix de décrire par le menu le processus de mobilisation de ces élèves doués, partis pour réussir dans une société discriminatoire et qui, vu les circonstances dramatiques, sacrifieront leurs ambitions personnelles au service de la Révolution. Il est intéressant d’apprendre les stratégies mises en place dans les deux camps pour influencer les esprits et multiplier les situations fatales, en parallèle avec la confiance et la loyauté des jeunes étudiants. L’une des séquences intitulée « le deuxième bureau » qui est en fait la loge des maîtres de l’Internat où Rodriguez s’ingénie à faire fuir les élèves en les persécutant d’insultes et de gifles durant des « séances de nuit » est stupéfiante de répliques. Sans doute du vécu !…

Dans ces épisodes et autres stratégies de guerre secrète, le lecteur perçoit l’expérience personnelle d’une jeunesse malmenée et sacrifiée aux services d’une noble cause. Le talent de l’écrivain s’exprime dans la vigueur des dialogues sans concession et les portraits hauts en couleur et en courage des personnages croisés dans cette course à la solidarité et à l’efficacité de l’organisation contre l’ennemi commun et le système autoritaire en place. « La préparation des opérations » est d’un réalisme sidérant et atteste d’une connaissance accrue de la psychologie des individus confrontés aux situations extrêmes. Dans cette atmosphère tendue de l’urgence et de la stratégie militaire qui ne souffre aucune improvisation, l’engagement des femmes, dont Houria la lycéenne, nationaliste engagée, fin stratège, et des familles, n’est pas en reste et l’empathie pour les jeunes héros Mohamed et Antar, acteurs et commentateurs des situations délicates, est immédiate. Détail pas des moindres, la double finalité de l’implication des lycéens à la fois « une couverture » et un espoir de réussite pour de futurs cadres de la Nation. La fameuse « récréation » devient le moment attitré des échanges entre les élèves « messagers de la révolution » et des missions à accomplir, mais ce n’est là qu’un prélude aux drames qui suivront.

En piqûre de rappel, les messages codés fusent juste, comme « un café sans sucre » (1) et rappelleront à certains le vocabulaire de terrain pour informer en urgence les cellules actives. De vraies séquences de film parcourent le roman en illustrant des événements réels comme celui du déploiement de moudjahidines en démonstration de force et de propagande, au sein de la population et de fraternisation avec les habitants dans le secteur de Zougala, à Miliana.

Egalement, l’altercation entre Mohamed et Houria alertée par « l’opération Courroie » venue « nettoyer les monts Bissa » préfigure le récit de batailles de terrain qui met en lumière les chapitres suivants avec « l’accrochage » sanglant qui en résulte, la solidarité des populations locales à l’égard des moudjahidines, l’attaque au napalm de l’aviation des Jaguar et B 25 de l’OTAN et les stratégies des responsables en présence dans les deux camps. Un véritable reportage de guerre sur les batailles des monts de l’Ouarsenis avec l’offensive et la contre-offensive. Dans la démonstration estudiantine du combat du pot de terre contre le pot de fer, le groupe de lycéens d’Orléansville ne se laissera pas impressionné par les généraux experts en stratégie comme Gracieux, Ziegler, Salan et tous leurs services de sécurité réunis.

Nous laissons aux lecteurs la découverte de ces cinq jours de luttes acharnées dont le récit dru et magistral avec ses péripéties saisissantes, atteste de la connaissance parfaite des faits historiques et du talent narratif incontestable de Khaled Ali Elouahed. Une résonnance authentique de ce que fut la guerre d’Algérie, dans l’immensité de son entreprise avec, parfois, comme au début, la pénurie des moyens matériels, parfois un armement lourd suivant les périodes et appuis extérieurs, mais surtout avec la détermination des forces en présence. Des pages vibrantes de réalisme suivront avec le sacrifice de la famille de Houria et la déclaration de reconnaissance du lieutenant H’Didi. Mais plus encore, les séances raffinées de torture exercées sur Mohamed et l’homme soupçonné d’implication dans le « groupe de Baghdad » ne s’oublient pas. Il en sera de même pour les différentes phases du Procès et les plaidoiries percutantes de maître Larabi, l’avocat des accusés jugés, non comme des détenus politiques, mais des criminels.

Ce premier roman se révèle un coup de maître qui dévoile le talent incontestable de l’auteur et réactualise un pan de la Guerre d’Algérie. Dans cette œuvre qui tient du récit, tant la véracité du ton et des situations s’y exprime, les personnages prennent visage, la peur côtoie le courage, l’évocation de la torture fait frémir, marque au fer rouge et amplifie l’indignation. Le lecteur prend part à l’action immédiate, mesure les dangers, vibre des espoirs. Le cheminement des jeunes étudiants avec les risques encourus et le sacrifice personnel pour une cause commune résume à lui seul la démesure du mouvement à ses débuts et par les faits qui accompagnent l’insurrection le traumatisme généralisé de cette guerre.

Cet ouvrage sourcilleux de vérités et profond est une fresque référentielle à mettre dans toutes les mains de ceux qui veulent savoir au plus près de l’humain et de l’Histoire l’origine de la Nation Algérienne et respecter ses lettres de noblesse en n’oubliant jamais le sacrifice de tant de jeunes hommes, de femmes et d’enfants.

Jacqueline Brenot

La récréation de Khaled Ali Elouahed, Éditions Les Presses du Chélif, mai 2021.

(1) « Un café sans sucre » (p. 24) : mot de passe pour signaler la présence de quelqu’un de la révolution et de son besoin de logistique.

Bio express

Khaled Ali Elouahed est un ancien instituteur des Écoles Normales d’Algérie, né à Oued Fodda, dans le département d’Orléansville (aujourd’hui Chlef) en 1951. Après des études de psychologie à l’université d’Alger, il devient psychologue scolaire en lycée. Depuis sa retraite, il publie régulièrement des reportages, interviewes et chroniques sur l’hebdomadaire Le Chélif.

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