Le droit de dire, la liberté d'écrire

L’Afrique, un continent dépossédé

Par Abdelkader Guérine

La colonisation de l’Afrique par les Européens n’est pas seulement un évincement spatio-temporel, la dépossession dépasse de loin la spoliation des richesses matérielles et le retardement frustrant du développement du continent, par rapport à l’avancée civilisationnelle enregistrée dans les autres parties du monde. En effet, au de-là de l’agression physique, de l’usurpation des biens et de l’asservissement des populations africaines, les colonisateurs ont aussi dépouillé ces dernières de leur culture et de leurs valeurs d’origine.    

L’Afrique a toujours été convoitée par les puissances occidentales modernes à cause de la facilité de l’incursion et de l’aisance de l’occupation des lieux. L’influence militaire et l’efficacité économique des Européens leur ont permis une accession facile au continent dès le début du 19ème siècle. Il faut, toutefois, noter que la pénétration des Européens en Afrique commence d’une manière appliquée à partir de la fin du Moyen Age, à travers l’entreprise de la traite négrière. Mais, l’empiétement du sol n’a pris une envergure coloniale que quelques siècles plus tard.

Il est aussi à rappeler que le nom «Afrique» dérive du terme Latin «Africa» qui consistait l’ensemble des terres côtières du Maghreb investies par les Romains, avant que cette invasion européenne ne soit interrompue, aussi bien par la résistance des royaumes autochtones que par la conquête musulmane de cette partie du continent.   

L’exploration de l’Afrique commence donc avec l’installation de comptoirs maritimes pour le commerce et le trafic d’esclaves. La pénétration et l’occupation des terres intérieures par le moyen de la force est allée en s’intensifiant à travers les siècles. Ce sont d’abord les Portugais qui ont inauguré cette escalade d’appropriation de l’Afrique par les «Blancs». Les Espagnols, les Anglais et les Français ont tour à tour confirmé leur mainmise sur des régions du littoral sud de la Méditerranée. La formalisation du partage de l’Afrique par les puissances européennes devient un mouvement de colonisation officiel à partir de la Conférence de Berlin en 1884. En plus des colonisateurs pionniers, les Allemands, les Belges, les Hollandais et les Italiens se joignent tardivement à cette rencontre dont le but est de déterminer les grandes lignes de la division territoriale du continent africain.

Le dépècement de l’Afrique par les Européens a des raisons purement économiques. A une certaine époque, l’Europe vivait une crise sociale aigue et une dépression financière causée par les exigences de l’impulsion industrielle. L’Afrique était alors non seulement un gisement vierge riche en matières premières, une pépinière de ressources naturelles abondantes et une vivier de main-d’œuvre bon marché et bonne qualité, mais elle était également un marché vide à investir avec toutes sortes de produits de fabrication européenne. Les historiens qui se penchent sur la cause africaine remarquent que les empires Européens ont été sauvés par leurs colonies, l’Afrique en particulier.

En effet, l’Afrique a énormément contribué à l’épanouissement économique de l’Europe moderne, pour ne pas dire à la rénovation et au redressement du Vieux continent. L’Afrique recèle les réserves minérales les plus importantes de la planète. Ses capacités extractives en or, en platine, en chrome, en diamant ou en uranium font d’elle un véritable trésor que les Européens n’ont pas hésité à accaparer. Sa prospérité en bois, en cobalt, en cuivre, en phosphate ou en charbon en fait un gisement intarissable de matières premières dont la demande s’accroît de plus en plus dans les usines européennes. Plus tard, la découverte des énergies des hydrocarbures en Afrique, lesquels vont accélérer la dynamique progrès technologique contemporain, est un fait qui a accentué l’appétence colonialiste. En plus, la position géographique centrale de l’Afrique dans le monde ouvre des portes sur plusieurs mers et océans. Son climat tropical humide facilite l’exploitation des larges espaces fertiles pour l’agriculture. Ses forêts denses, sa faune diversifiée, ses grandes rivières et ses déserts font de l’Afrique un continent hospitalier qui attire les voyageurs en quête d’aventure et les chercheurs et explorateurs de tous bords. 

Pour ces raisons et pour d’autres, les Européens ont planifié le partage de l’Afrique comme s’il s’agissait d’une terre sans propriétaires. Chaque pays colonisateur prit sa part de ce continent sans défense. Toute l’Afrique est devenue une terre colonisée à un moment de l’histoire. Les nouveaux locataires disent tous, pour justifier leur invasion, qu’ils ont découvert un pays sans Etats avec des peuples vivant de manière primitive qu’il fallait instruire et civiliser. Or, ces peuples qui évoluaient dans une organisation sociale traditionnelle étaient gouvernés par des chefs dans des empires vastes et sans limites déterminées, les plus importants étaient le royaume du Ghana, celui de Songhaï et celui du Mali. D’autres petits Etats formaient la composantes tribales et ethnique des populations africaines : les Zoulous en Afrique du sud, le Kongo, le Mossi en Afrique centrale, le Dahomey à l’est, et bien sur l’Afrique du nord qu’on nomme l’Afrique berbère, romaine ou arabe.

Les campagnes d’expansion militaire européennes étaient toujours accompagnées d’expéditions administratives, religieuses et humanitaires afin de couvrir la colonisation par des actions prenant un aspect humanitaire et civilisateur. Les tentatives de résistance exprimées par les Africains pour répondre à l’envahissement des Européens de leur sol étaient toujours contrées avec violence, ce qui donne progressivement naissance au régime impérialiste moderne. Une nouvelle cartographie de l’Afrique prend forme sous la gouvernance des Européens. De nombreux pays sont nés, des frontières sont dessinées, des structures sociales en fonction depuis des siècles sont disloquées, des peuples sont séparés et des dispositifs administratifs sont mis en place pour régir les affaires des nouveaux occupants d’un côté, et pour contrôler l’évolution des indigènes de l’autre.

Cependant, pour assurer une domination parfaite du continent, il fallait aux envahisseurs, en plus de l’occupation totale du sol, la conquête de l’esprit des populations. Le programme du modelage de l’entité morale africaine comportait l’activisme spirituel des religieux, l’action éducative des académiciens et la mouvance culturelle des intellectuels. Chaque patelin conquis était d’abord inauguré par une caserne militaire, puis par un bureau d’administration, une église, un hôpital et une classe d’école.  

Environ 2 000 langues et dialectes sont recensés en Afrique, mais les africains devront apprendre la langue du nouveau maître afin d’établir un champ de communication convenable pour la transmission des nouvelles formes de penser. C’est avec la langue du dominateur que les enfants devront apprendre les sciences humaines, la médecine, les mathématiques ou la philosophie. C’est avec cette même langue qu’ils vont s’abreuver d’histoire, celle  de «l’homme blanc», afin de façonner des générations futures à la mesures des ambitions des étrangers avec lesquels ils seront des partenaires et non des ennemis. Ils connaîtront mieux l’Europe, son âme et sa géographie, sa politique et son économie, que les repères de leur propre société. C’est avec la langue de l’occupant qu’ils se définiront une nouvelle identité.

De leur côté, les expéditions religieuses ont un rôle déterminant dans  l’inoculation des principes spirituels à la population africaine pour la majeur partie de conviction païenne, bien que certaines parties du continent soient déjà de croyance musulmane, chrétienne ou juive. L’objectif de cette opération d’évangélisation tardive est de soumettre ces peuples aux règles fondamentales de leurs nouvelles républiques et de les impliquer dans les mêmes idéaux que ceux magnifiés par leurs nouveaux gouverneurs. 

Comme l’école, l’église sert aussi à la formation mentale de l’individu africain. Ce dernier sera obligé de se comporter comme un européen, de s’habiller comme lui, d’imiter ses modes et ses habitudes culinaires, d’adopter l’architecture de son habitat et l’organisation de sa famille, de s’inspirer de ses arts et de réagir comme lui dans les moindres détails de son quotidien. Désormais, la conception de la personne africaine est une création européenne. Ses connaissances et ses œuvres sont le résultat de l’effort fourni par les Européens qui sont des dominateurs et des formateurs à la fois.

Fascinés par les attraits superflus de la nouvelle civilisation, les sujets africains auront à oublier leur ancien caractère. Ils auront honte de leurs coutumes, ils détesteront leur mode de vie antérieur et renieront leur patrimoine ancestral. Les plus hardis auront à migrer en métropole pour vivre d’une façon authentique leur nouvelle existence d’africains occidentalisés. Ils auront à prouver leur domestication civilisatrice réussie en obéissant bien et en travaillant mieux, tout en oubliant leur originalité réelle et leur principes premiers.

En conclusion, le colonialisme n’est pas seulement le débarquement des armées européennes en Afrique pour l’exploitation des biens abondants de ce continent, c’est aussi le lavage systématique des cerveaux des africains pour solliciter leur adhésion à ses stratégies expansionnistes.

En outre, ce formatage identitaire et culturel de cette partie du globe est observé comme une atteinte à la morale humaine et une destruction du patrimoine de l’humanité entière. Le résultat est là : même après la disparition du colonialisme du sol africain, le spectre de la soumission aux Européens est toujours présent dans les mentalités. La cicatrice de la lésion psychique est plus durable que le dommage matériel.  

Le colonialisme perdure en Afrique à travers des stratégies économiques et culturelles qui font que les Etats africains, même autonomes, dépendent toujours de la suprématie des Occidentaux. L’envahissement prend d’autres formes, celles du néo-colonialisme, de la domination à distance garantie par une «self-gouvernance» toujours au service de l’agenda colonial. L’élément africain garde profondément le complexe inférieur du sujet colonisé. Les produits importés de l’Occident sont toujours les meilleurs. Les Africains qui réussissent un projet de vie sont souvent ceux qui s’établissent dans un pays développé. Les autres sont simplement des migrants potentiels qui n’ont pas encore rejoint les terres de l’ancien colonisateur.

M. G.

*Ecrivain      

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *