Le droit de dire, la liberté d'écrire

Imèn Moussa, auteure-poétesse, en exclusivité au Chélif : «Je ne peux pas chanter l’écume des vagues sans déplorer les cadavres des Harragas»

En découvrant «Il fallait bien une racine ailleurs », récemment paru, le lecteur est happé par l’exigence des sujets, l’humanisme et l’habileté musicale de l’écriture d’Imèn Moussa. La dédicace à la mère «pour sa langue et pour ses silences» ajoute une part de mystère nécessaire à toute création. Dans l’espace vital de cette auteure, la poésie s’immisce partout, sans règle, ni censure. Elle transfigure le langage, dénonce ou crie de douleur et d’injustices.

Avec ce recueil, la poétesse établit un pont entre des chemins éloignés et escarpés qui finissent  par conduire à soi, à ses racines maghrébines, tout en s’affranchissant des clichés et, inéluctablement, à l’universel. 

Le verbe est souvent haut perché et sans entrave pour interpeller sur des sujets intimes et graves, comme la migration, les violences faites au corps, la jeunesse désorientée et bien d’autres. Le lyrisme ne tait rien des événements qui hantent la mémoire. Pas de faux-semblant, l’auteur dévoile sans pudeur des pans de réalité à travers ces poèmes qui intriguent, interpellent, déroutent et pour finir : parlent d’amour et de courage.

Grâce à -et avec- Imèn Moussa, exploratrice d’émotions et d’interrogations de son époque, la poésie retrouve ses lettres de noblesse en réhabilitant quelques-unes de ses missions essentielles : agitatrice de conscience et vecteur d’une vision profonde, au plus près des vérités du monde observé. 

La poésie, cet art du langage, visant à exprimer ou à suggérer par le rythme et l’harmonie, sur des registres divins, lyriques ou politiques, a souvent été le parent pauvre de la littérature mondiale. Beaucoup de postulants, peu d’élus. Cependant, au Maghreb, les thèmes ne manquent jamais et les poètes éclairés se sont de tout temps, quels que soient les régimes, astreints au devoir de résistance «à travers le maquis des mots».

C’est donc à travers une interview inspirée par son recueil de poèmes qu’Imèn Moussa a bien voulu répondre aux questions pour «Le Chélif».

Le Chélif : Tout d’abord, comment avez-vous eu connaissance de l’hebdomadaire «Le Chélif» et de mes chroniques littéraires hebdomadaires?

Imen Moussa : C’est sur Facebook que j’ai pris connaissance de l’hebdomadaire «Le Chélif» et de vos chroniques.

Quel est votre itinéraire dans le domaine de la littérature et de la poésie en langue française? Avez-vous eu des enseignants qui ont marqué votre goût de la littérature?… Des rencontres, des ouvrages ?

Mes origines sociales ne me prédestinaient pas à nouer un rapport avec la création littéraire de manière générale. Issue d’une famille d’agriculteurs et d’ouvriers, installés entre Aix en Provence et Bizerte, les livres n’étaient pas des objets très présents dans notre univers. J’avais bien sûr le droit à des histoires pour enfants avant de dormir, mais c’était ma grand-mère qui me les contait oralement, ses pures inventions. Elle était douée. Aussi, mis à part quelques textes lus sans grand intérêt, dans le cadre scolaire, mon arrivée à la lecture était tardive. Mon premier contact avec le livre fût un concours de circonstances lorsqu’à dix ans je suis tombée par hasard sur Parole de femme d’Annie Leclerc qui trainait dans un tiroir chez mes grands-parents. Cette rencontre «inappropriée» m’a fait découvrir mon amour pour la lecture. J’ai dévoré cet ouvrage avec ses mots aussi compliqués les uns que les autres. J’ai déchiffré dans le dictionnaire chaque expression, en secret, car, par instinct, je savais que ce que je lisais était tabou chez moi. Étrangement, ce que je lisais résonnait dans la tête de la fillette que j’étais… En ouvrant ce tiroir, j’ai ouvert ma boulimie livresque, j’y ai découvert l’amour de Jacques Prévert pour Barbara, Les Destinées d’Alfred de Vigny et Marcel Proust. C’étaient des livres que mon grand-père avait ramenés et entreposés là pour ses prochaines brocantes.

Des années plus tard, mon rapport aux livres s’est affirmé avec mon parcours universitaire. J’ai en effet obtenu à l’Institut Supérieurs des Langues de Tunis une Licence en Langue, Littérature et Civilisation Françaises. Par la suite, je me suis spécialisée dans les littératures du monde francophone en poursuivant mes études à CY Cergy Université Paris. Tout au long de cette formation, j’ai eu le privilège d’avoir des enseignants remarquables qui m’ont beaucoup marquée. Je pense à M. Issam Marzouki et M. Samir Marzouki qui m’ont transmis leur amour pour la poésie française avec des cours passionnants sur les vers d’Aragon, de Mallarmé et d’Apollinaire. J’ai également eu la chance d’être encadrée par des enseignantes d’exception à l’instar de Mme Sylvie Brodziak et de Mme Christiane Chaulet Achour qui ont cultivé mon intérêt pour les Etudes de genre en littérature, pour les littératures postcoloniales et l’Histoire des idées.

Quels auteurs ont orienté vos choix ? Parmi eux avez-vous des écrivains algériens et tunisiens de référence?

J’étais une étudiante en Lettres et j’ai énormément lu. Il y a d’une part, les incontournables, les écrivains et les écrivaines des littératures classiques ou contemporaines qui ont formé mes pensées tels que Taha Hussein, Benoîte Groult, Aimé Césaire, Victor Hugo, Assia Djebbar, Romain Gary, Albert Memmi, Christine de Pizan, Nawal El Saadawi, Georges Bernanos, Marguerite Duras, Khalil Gibran, Kateb Yacine, Simone De Beauvoir, Albert Camus et Léopold Sédar Senghor… D’autre part, il y a des écrivains, qui m’ont secoué en affûtant ma sensibilité au monde. Ils m’ont surtout ouvert le chemin de l’écriture. Je cite à titre d’exemple les textes d’Andrée Chédid, Hélé Beji, Toni Morrison, Fernando Pessoa, Mahmoud Darwich, Milan Kundera, René Char, Tahar Ben Jelloun, Édouard Glissant et Frankétienne. En tant que lectrice je me reconnais particulièrement dans la littérature du Maghreb où j’y retrouve des thèmes qui me sont si proches. J’affectionne tant d’autres écrivains issus de divers horizons, dont le souffle des pensées et la musicalité de leurs écritures me parvient d’une manière tout aussi naturelle comme les textes de François Cheng, Alain Mabanckou, Anna Moï, Fatou Diome et Maïssa Bey pour ne citer que cela.

Quel écho recevez-vous de la part de vos lecteurs ? Tunisiens ou simplement d’amateurs de Poésie? Dans ce recueil de poèmes récents, quels sont vos thèmes privilégiés et pourquoi ?

Je dois vous avouer que j’ai une sensation ambiguë de force et de vulnérabilité quand j’écris. C’est pourquoi, j’ai jalousement caché mes textes pendant des années sans oser les donner à lire. Sollicitée par mon entourage, j’ai commencé timidement à partager mes écrits sur la toile. C’était une manière pour moi de faire circuler les mots sans trop m’exposer. Ce sont les retours positifs de certains lecteurs qui m’ont encouragée à encore diffuser encore plus mes textes. À la publication de mon recueil «Il fallait bien une racine ailleurs», j’ai été étonnée de voir ce même enthousiasme. J’ai découvert que j’avais des lecteurs francophones au Brésil, au Cameroun, au Canada et en Allemagne qui se sont procuré le livre via des distributeurs internationaux. Certains affirment reconnaître dans ce que j’écris et voyager à travers mes poèmes. D’autres aiment les sujets abordés présentés sous une forme accessible qu’ils assimilent à de petites histoires. Des poèmes comme «La mort d’une joyeuse», «Sauf que moi je n’avais pas de fenêtre» et «Parisienne de Dagana» ont même été traduits en langue anglaise et diffusés en Colombie par World Poetry Movement dans le cadre de son mouvement «Poètes du monde unis contre les injustices». Je ne pensais pas toucher autant de personnes dans des pays différents. En ce qui concerne le Maghreb, le livre sera disponible à la rentrée chez certains libraires en Algérie, au Maroc et en Tunisie. Ceux d’entre eux qui ont lu le recueil me proposent des analyses improbables que je n’avais pas envisagées et ça m’enchante.   

Vous souhaitez évoquer le sujet de la Femme, beaucoup d’écrivaines le font depuis longtemps, que voulez-vous ajouter en particulier à ce sujet fédérateur, mais encore trop souvent négligé de par le monde ? Vous semblez privilégier des thématiques sociales, lesquelles en particulier? Par quel apport la poésie enrichit votre réflexion ?

Comme vous l’avez si bien évoqué, le thème du féminin fait couler beaucoup d’encre et ce n’est pas pour rien. Nous sommes dans une époque où les droits des femmes sont encore en construction dans certaines parties du monde. Dans d’autres parties, ces droits commencent à être bafoués. Nous assistons à un retour en force des pensées traditionnalistes et misogynes. Les crises politiques, économiques et sanitaires n’arrangent pas les choses. Il suffit pour cela de jeter un coup d’œil sur la scène politique actuelle et sur le contenu des réseaux sociaux. Deux univers qui nous en disent long sur la situation des femmes. Celles-ci, en Orient comme en Occident, sont soit invisibles soit chosifiées. Il faut croire qu’il existe encore tant de silences autour des femmes. Nombreux sont ceux qui se détournent du sujet car il dérange. Et si je fais le choix d’évoquer le thème du féminin dans certains de mes textes, c’est simplement en réponse à ce que je vis. En tant que femme, je suis bien sûr personnellement concernée. Je suis interpelée par la recrudescence des féminicides, les mariages des mineures, les corps brimés ou hypersexualisés, l’invisibilité politique de la gente féminine… Je suis à l’écoute du monde et de toutes ces injustices qui me laissent aux aguets. Alors, je transcris mes propres interrogations et mes révoltes dans ce que j’écris. C’est aussi une tentative de construire quelque chose à mon niveau. Peut-être parviendrai-je à combler les béances par un mot !

A une époque où la suprématie du digital et des réseaux sociaux capte l’attention, par conséquent réduit le temps de la lecture, quel(s) objectif(s) particulier(s) envisagez-vous à la Poésie dans son rapport au monde ? Par ailleurs, le mot «texte» a pour étymologie latine «texere» qui veut dire «tisser», il convient donc parfaitement à l’art de la poésie dont la trame essentielle est faite de fils ténus qui soulignent un thème, une pensée, un mot… A ce titre, quels sont vos thèmes privilégiés ?

Comme je l’ai mentionné précédemment, je suis à l’écoute du monde qui m’entoure. Je ne peux pas vous dire avec exactitude quels sont les thèmes que je privilégie dans mon écriture. Parfois, j’ai l’impression que les sujets s’imposent d’eux-mêmes. Des thèmes comme la migration, le fanatisme ou encore les rapports homme/femme sont très présents dans mon recueil car j’y baigne au quotidien. Ce sont des morceaux de ce que je vis et de ce que j’observe. Je peux simplement vous dire qu’il existe tellement de raisons d’écrire et tellement de thématiques qui m’animent dont la plus essentielle est celle des droits de l’être humain. 

Pensez-vous que la Poésie doit simplement suggérer des émotions, des sentiments fugaces, donc valoriser le subjectif et l’éphémère, ou plus encore, fédérer des idées et des pensées à caractère philosophiques, voire sociétales, pour engendrer de nouveaux débats et des formes de résistance? En fait quel rôle privilégié attribuez-vous à la Poésie dans ce XXIème siècle si malmené par la société prédatrice envers l’Homme et la Nature ?

J’aime cette citation de Georges Pompidou qui dit : «L’art doit discuter, doit contester, doit protester». L’écriture poétique est une exploration du monde intérieur, elle nous permet de traduire nos propres ressentis et nos propres états d’âme. Elle a une vocation fondamentale à dire le beau et à faire rêver. Mais se contenter de cette fonction de la poésie reviendrait à voir le monde avec un seul œil. Au-delà des introspections et des réflexions subjectives, j’estime que la poésie doit être utile. Elle est un positionnement dans le monde, un dialogue avec celui-ci. La poésie est surtout un acte d’engagement face aux nombreux fléaux sociaux qui nous installent en permanence dans une forme de détresse et d’inquiétude. Être poète et se taire reviendrait à admettre le chaos vers lequel chemine les humains. Pour ma part, je refuse d’être consentante. Lorsque j’écris, je prends parti et cette prise de parti, je la décide en toute conscience. Certes, le lyrisme est très présent dans mon écriture, généralement lié à l’amour, au motif de la nature et à la spiritualité. Toutefois, je ne peux pas chanter l’écume des vagues sans déplorer les cadavres des Harragas flottants en Méditerranée, oubliés par des dirigeants indifférents d’Afrique et d’Europe. Je ne peux pas évoquer mes tendres souvenirs d’enfance sans me révolter contre les entraves qui enchaînent encore les pieds et les mains des filles. Je ne peux pas mettre l’amour au premier plan, dire la richesse du métissage et la bonté de l’Homme sans déplorer les frontières qui séparent, le racisme grandissant, le fanatisme religieux et les catastrophes écologiques qui étouffent notre monde. Alors, la poésie a encore le triste privilège de pouvoir, dans un même vers, réunir les deux versants sombre et lumineux de la vie où la beauté semble indissociable de l’horreur.

Quel que soit son mode d’expression la poésie est faite pour être lue et partagée. Envisagez-vous, si les circonstances sanitaires du Covid-19 le permettent, des rencontres pour partager vos poèmes et des débats autour des thèmes choisis dans vos textes ?

L’organisation des évènements culturels se fait dans des conditions spartiates. Mais pour laisser toujours place aux mots et aux échanges, je serai présente lors du «Marché de la Poésie» à Paris du 21 au 25 octobre 2020. Une tournée promotionnelle est également prévue en Tunisie, des lectures chez des libraires francophones en Allemagne et en Algérie. Les dates seront communiquées au fur et à mesure et en fonction de la situation sanitaire actuelle. Je co-organise également «Les Rencontres Sauvages de la Poésie» avec l’artiste plasticienne et poétesse Dorra Mahjoubi. Ce sont de rencontres hebdomadaires autour de la poésie contemporaine francophone et arabophone organisé dans un cadre étroitement lié à la nature en banlieue parisienne. Cet évènement vise à «décentraliser» la poésie. Nous avons ouvert cet espace aux passionnés du mot pour réciter de la poésie, pour échanger des textes et pour débattre. Des musiciens nous accompagnent pour fusionner les arts.   

Indépendamment de la qualité d’écoute et d’attention nécessaire à la lecture d’un poème, ne pensez-vous pas que la valeur essentielle est la confiance, celle qui doit s’établir entre l’auteur et son lecteur afin que le texte continue sa route vers de nouveaux horizons ?

Il est incontestable que l’écriture est un acte intime. Elle est aussi un acte profondément solitaire. Dans ce sens, je suis parfaitement d’accord avec vous. D’abord, sans le lecteur le texte n’est rien. La véritable vie du poème tient justement dans le rapport de confiance entre ces deux instances. L’auteure et le lecteur sont le reflet l’un de l’autre. Installés dans une mutuelle complémentarité, chacun insuffle à l’autre la marche à suivre pour assurer la continuité du mot. La confiance est d’autant plus perceptible lorsque le lecteur se transforme en performateur et s’engage à sa manière avec l’auteur en apportant sa propre voix et ses propres émotions au poème. Entendre un lecteur réciter un poème est la plus grande marque de confiance.

La plupart de vos poèmes aborde un sujet grave qui semble avoir un caractère personnel, qui recherche l’épreuve du réel et paraît avoir choisi son camp, celui de la liberté. Ce recueil de 130 pages de poèmes daté et localisé, de 2016 à 2019, pourrait évoquer un carnet de voyages d’un tour du monde d’une femme témoin de son temps, des bonheurs et des tragédies, qui parfois danse de bonheur, tantôt «dévouées à l’arbitraire de ce soleil fou» (Chiraz, avril 2016) se fixe une ligne de mire et de conduite. Etait-ce l’un des objectifs majeurs recherché ? Vous écrivez : «Pour raconter ma migration,  J’ai inventé un mot infini…» dans «Sans visa», de juin 2019 à Aix-en-Provence. Voulez-vous en dire davantage ?

J’ai beaucoup voyagé. J’ai commencé par quitter la Tunisie pour m’installer en France dans un désir de renouer avec les racines de ma mère. Un éveil s’est produit à un moment donné de ma vie, me projetant sur les routes. Je me suis mise à sillonner les pays du monde dès que l’occasion se présentait. De ce fait, écrire sur la migration, les tragédies et les bonheurs qui en découlent était un motif nécessaire pour retrouver les chemins qui mènent à la réconciliation avec mon histoire personnelle. Il est incontestable que la migration «légale ou illégale» et les départs massifs sont une réalité qui concerne de plus en plus de personnes de part et d’autre dans le monde. La carte mondiale des migrations n’a jamais été aussi dense. Il y a ceux qui fuient les guerres, ceux qui cherchent une situation économique plus favorable et ceux qui partent à la recherche d’une certaine vérité ailleurs. Le poème «Sans visa» est alors est une tentative de brouiller les cartes, de gommer les frontières qui pèsent sur nous.

A ce titre, vous semblez comme «L’homme aux semelles de vent» incarné par Rimbaud, mue par un désir d’aller chercher ailleurs le fond de vos vérités confrontées à celle des autres. Cette quête permanente, à l’échelle de ce recueil, est-elle le fer de lance de votre création ou temporairement un motif poétique ?

Le déplacement forme une grande partie de mon imaginaire. Ce n’est pas un motif temporaire mais une sorte de point de repère. Lorsque mon corps est en mouvement, les mots sortent de moi. Je suis arrivée à cette certitude lorsque nous étions contraints au confinement à Paris à cause de la pandémie. Cette expérience de l’enfermement mêlée à l’angoisse m’a fait perdre ma capacité à écrire. Des bribes de phrases sortaient de moi sauf que je ne parvenais pas à aller jusqu’au bout de ce que je produisais. Il faut dire que j’ai un besoin vital d’être ailleurs, d’aller vers les autres, les connaître et découvrir des univers qui me sont étrangers. De l’Iran vers l’Ethiopie, je ressentais une soif constante du souffle des autres. C’est en effet lorsque j’ai commencé les voyages que j’ai trouvé le courage de partager ma poésie. En associant la photographie-reportage et les mots, j’ai essayé de sentir le monde avec les yeux grands ouverts. Je voulais parler dans mes textes de ce que ces univers inconnus m’inspirent. La plupart de mes poèmes sont nés de ces avalanches de rencontres, d’aventures, de villes, de désolations et de paysages qui m’étaient donnés à voir.

Avec «Acte de naissance» (Bizerte, août 2015), vous semblez livrer votre identité, ou celle de la poétesse qui s’exprime, avec : «Ce que je suis, c’est la route qui me l’a donnée». Il y a du Kerouac dans cette déclaration. En y ajoutant : «Mes multiples langues. Les terres qui tournent en moi. La maison solide que je ne veux pas». Vous énoncez là les raisons de l’exil, de richesses intimes et du refus. Souhaitez-vous en dire plus sur «ce crime» dont «vos mots m’ont accusée» ?

Pour apprendre l’existence je devais plonger dans toutes les racines du monde. La route m’a permis cette immersion. Et, je suis parfaitement d’accord avec Kerouak lorsqu’il assimile la route à la vie. C’est en étant sur le chemin que mes vers se sont libérés de leur pudeur pour entrer dans le cycle du partage. L’écriture errante de Kerouak transcrit le réel avec une prose brute teintée de fureur qui m’inspire à certains égards. Je ne sais pas si cette spécificité est présente dans le poème autobiographique «Acte de naissance». Je l’ai simplement écrit de manière spontanée comme un hommage à la route et à ce qu’elle m’a donnée. C’est aussi un poème où je mets à plat certains traumatismes de ma vie personnelle pour annoncer la venue au monde d’une nouvelle femme. 

Certains poèmes demeurent plus mystérieux, par exemple, dans « Transhumance divine » écrit à Baalbek en décembre 2017, qui évoque «le sacrifice» de femmes, qu’incarnent ces «femmes» qui «tombent en ruine» ?

Dans «Transhumance divine», j’ai voulu interroger la trajectoire initiale des femmes en m’adressant à deux figures féminines évoquées dans les trois religions monothéistes. Je laisserai au lecteur le soin de les découvrir. Le sacré n’est qu’un prétexte qui permet de remonter la piste et de comprendre l’origine de la fracture entre les femmes. Je ne vous cache pas que le mysticisme m’inspire beaucoup. Vous trouverez d’ailleurs dans mes textes des références à certains lieux de culte qui m’ont marquée comme les églises rupestres de Lalibela en Éthiopie.

D’autres, comme «La mort d’une joyeuse» écrit à Téhéran, en avril 2016, évoquent une mise en garde à l’égard d’une «poupée piégée» vis à vis d’un «chasseur futé» : «… Ne l’oublie pas – Range ta peau, c’est la loi». Pouvez-vous en dire davantage ?

Comme vous l’avez relevé précédemment, le motif féminin est au centre de mon écriture. Ce poème m’a été inspiré par la figure d’une jeune femme croisé par hasard au mausolée de Hafez à Chiraz en Iran. Elle devait avoir une vingtaine d’années. Emmitouflée dans son un long tchador noir, elle parcourait le mausolée avec une grande grâce et une étrange sérénité. Elle visitait le lieu seule, je n’ai pas osé lui parler. Sauf que beaucoup de questions se sont bousculées dans ma tête. Et, au retour à Téhéran j’ai tissé «La mort d’une joyeuse». Je voulais garder une trace d’elle outre que la photographie que j’ai prise de dos. Ce poème parle d’une femme iranienne à qui on a subitement subdivisé le droit de se vêtir à sa convenance mais il parle aussi de toutes celles contraintes de ranger leur peau au nom d’une loi. Il en existe tellement.  

Dans «Mariage pétrole», le thème de la guerre cohabite avec celui d’une lutte plus personnelle de femme rejetée par la communauté.

«Mariage pétrole» est aussi un poème inspiré du motif féminin. J’ai choisi d’écrire ce texte sous la forme d’un témoignage dans un langage différent, à la fois testimonial et cru parce que le sujet est tout aussi violent. Présenté sous la forme d’une confidence faite d’une enfant à une femme ce poème décrit la traite des fillettes et le mariage des mineures vendues comme épouses au prix du pétrodollar.

Propos recueillis par Jacqueline Brenot

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