Le droit de dire, la liberté d'écrire

Mon père disait…

Par Laïd Klouche

Mon père était analphabète. Illettré, ne sachant lire ni écrire dans aucune langue. Sa foi de musulman a suffi en grande partie à remplir son univers. Cependant, l’ignorance dans laquelle il a vécu des lettres de l’alphabet ne l’a privé ni de sagesse ni d’intelligence. Ni d’esprit critique.

Menuisier, charpentier, bricoleur, mécanicien, maçon, plâtrier, carreleur, couvreur, jardinier, apiculteur… il était tout ça à la fois et exerçait ces activités avec une certaine habileté. Il jouait du double-mètre avec adresse et sa marque de craie sur le mur ou sur le sol était sûre. Son mur était droit, le fil à plomb en attestait. Sa gâche de plâtre était réussie et son béton – son baghli – frais avait toujours la même consistance comme s’il se fût servi d’une recette de cuisine indiquant les proportions exactes des divers ingrédients. Ses calculs, toujours exacts, il les faisait de tête. Fort en calcul mental direz-vous. Banal. Sauf que ses calculs dont les résultats s’exprimaient méthodiquement avec deux chiffres après la virgule étaient du genre 13,25 x 7,75. Il levait les yeux au ciel et semblait suivre le calcul –work in progress– sur une tablette intérieure. Il remuait les lèvres pendant qu’il calculait en silence puis, arrivé à la réponse, dépliait son double-mètre et faisait sa marque à la craie sur le sol ou sur le mur. Le résultat qu’il avait obtenu ne souffrait aucun doute. Il ne refaisait jamais un calcul.

Mon père a commencé à faire la prière (les prières, il y en a cinq dans la journée) à l’âge de dix-neuf ans. En proie à un sentiment profond de culpabilité, les années pendant lesquelles il n’a pas «pratiqué» lui semblaient perdues à jamais. Alors, il essayait malgré tout de se rattraper en doublant ses journées d’adoration. Il priait en une journée le double, parfois le triple de ce que faisait un musulman lambda.

La quantité devait rattraper quelque peu le temps perdu. Tout un travail. En plus du démontage et remontage complet de la moissonneuse-batteuse John Deere du colon de la ferme Saint Victor. Avec un aide. Ou parfois, après avoir produit sur le chantier le mètre-cube de béton frais selon la recette dont il avait le secret.

Il se rendait à la mosquée quand le travail le lui permettait pour l’une ou l’autre des prières de la journée. Il a appris par cœur des chapitres entiers du coran en écoutant psalmodier les autres.

Je crois qu’il ne comprenait pas tout mais il n’hésitait pas à poser des questions à son copain, imam dans une autre mosquée. Lui, ce qui le dérangeait dans cette mosquée-ci, celle qu’il fréquentait, c’est l’appel à la prière du muezzin qu’il trouvait moins que médiocre. C’est un cri plutôt qu’un appel. Et d’ailleurs le muezzin lui-même ne lui convenait pas non plus, à mon père. Il trouvait que ce personnage était fat, imbu de lui-même et que sa fonction de muezzin lui montait un peu à la tête. Quand il poussait son appel au micro, il terminait par une trop longue note finissant en un aaahhhh las, comme un râle. Il raccrochait son micro puis jetait un œil à la cantonade dont il escomptait l’admiration qu’il croyait lui revenir de droit.

Pour un peu, il supporterait volontiers des applaudissements. Mon père trouvait que ce type n’avait aucune vocation et que son recrutement était une erreur manifeste. Il le surnommait «le hurleur». Aucune mélodie dans son appel. C’est une incantation assourdissante plutôt qu’une mélopée qui invite au recueillement. Le muezzin sentait aussi qu’entre lui et mon père, le courant ne passait pas dutout.

Un jour que le muezzin avait terminé son appel et que l’imam ordonnait qu’on se levât pour la prière, il vint prendre sa place au premier rang juste derrière l’imam et juste devant mon père qui, lui, se trouvait au deuxième rang. Profitant du paisible grouillement qui précède le lancement de la prière, mon père ne put s’empêcher de murmurer, pince-sans-rire, à son voisin de droite : «Le jour qu’on aura besoin de quelqu’un pour crier au feu, on saura à qui s’adresser».

Le muezzin l’entendit très nettement et se retourna pour voir l’impudent qui avait osé. Les deux hommes se regardèrent mais l’imam avait déjà ordonné l’iqama et la récitation commençait.

À la fin de la prière, comme tout le monde se retirait, le muezzin vint vers mon père et lui demanda, sur fond de brouhaha, de répéter s’il osait, ce qu’il avait dit auparavant. Ce que mon père fit avec un empressement malicieux. La bagarre éclata en pleine mosquée sous les yeux horrifiés de l’imam. Le muezzin avait donné un grand coup de haut en bas qui devait frapper la tête de mon père – le coup pour assommer– mais il ne trouva que l’épaule, bien plus bas que les quatre ronds de turban. Ce geste manqué le déséquilibra et le contraignit à nager quelque peu des bras pour se reprendre. Un crochet sec, tel un maillet, le heurta à la tempe gauche et il chancela. Tout cela se passa si vite que les fidèles qui quittaient la salle n’eurent que le temps de se jeter sur les deux hommes pour les séparer. Le pauvre muezzin avait perdu son long turban qui était venu s’entortiller entre ses pieds. On l’aida à se relever. Il ne comprenait pas très bien ce qu’il lui était arrivé et d’où venaient toutes ces étoiles qui dansaient dans sa tête.

Puis, l’arbre. Mon père vouait une espèce de respect, voire d’estime envers le Caroubier, Ceratonia siliqua. Cet arbre à la couronne vert foncé, aux feuilles vernies, grasses, délicates, a un feuillage si dense que son ombre est totale, sans jour, fraîche et reposante pendant les canicules. À la fin du printemps, les jeunes feuilles sont d’une teinte pourpre, lumineuse. Et croquantes ; on en mangerait. Mais chez nous, on a surtout mangé la pulpe roborative et sucrée de la gousse de caroube, pleine à craquer de protéines et de sucres, mine de médecines ancestrales et d’ingrédients pâtissiers. Quant aux graines, on peut les torréfier pour en faire un ersatz de café ou les sucer comme des bonbons. On peut aussi, vu la régularité de leur poids et leur dureté de pierre en faire un étalon (qirâte en arabe, soit la 24ème partie du denier médiéval à la Mecque, nous dit le Robert historique) pour mesurer la valeur d’un diamant. Les fameux carats viennent de là.

Mon père disait, en parlant du coût de la vie, que le panier de la ménagère avait atteint les 2 000 (anciens) francs m’qarrta (pas moins, et mesurée au carat). Littéralement : 2 000 francs «caratés».

Aucun lien avec l’art martial chinois.

Un fleuve, maintenant. Mon père – toujours lui – nous a dit que dans le passé lointain, l’oued Ouahrane, une rivière qui coulait pas loin de notre maison, emportait des troupeaux entiers quand il entrait en crue. J’avais du mal à imaginer l’oued Ouahrane charriant des moutons alourdis par leur toison, bêlant de détresse. Ce n’est pas le Brahmapoutre, l’oued Ouahrane, je le voyais toujours avec son débit malingre en hiver, roulant une eau trouble, voire boueuse au creux d’un thalweg évasé où poussaient sur la terre sablonneuse le tamaris, le câprier et la coloquinte. C’est un affluent du Chélif, mais affluent est un bien grand mot. La nuit, on entendait les jappements des chacals et le concert des grenouilles. Il paraît qu’à la tombée du jour des créatures sans nom erraient d’une rive à l’autre. Il ne fallait pas se trouver sous les tamaris en pleine nuit. On risquait d’être enlevé par des fantômes en guenilles ou emporté dans une crue soudaine. Au printemps, la rivière devient ruisseau; puis c’est un mince filet d’eau claire. Puis une trace humide verdâtre dans le sable que reniflent les chèvres. C’est tout. Il faut attendre les prochaines pluies d’octobre. Mais les habitants nocturnes et inquiétants de cette vallée demeurent.

Le chat-huant, la gerboise et le chacal rôdent.

Caroubier/ Kharroub, Ceratonia siliqua

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Ce n’est pas tout à fait un arbre, le Tabac glauque. Nicotinia glauca de son nom latin, Raouraou en arabe algérien. Plutôt un grand arbuste. Le tronc peut faire dans les 3 à 4 mètres de haut, tout lisse d’un vert eau – glauque, donc – et droit. Des feuilles grasses très larges et des fleurs en grappes de longues clochettes tombantes jaunes avec des calices gorgés de sucre. La feuille a une vague odeur nauséabonde. C’est mon ressenti, peut-être que c’est l’odeur de tabac après tout. De mauvais tabac, sûrement. Le Tabac glauque est un arbre d’urgence. Il pousse spontanément et vite, très vite : près de 10 cm par jour. On pourrait le voir s’allonger. Il prospère en terre aride, au bord d’un oued à sec ou dans le lit d’une rivière ancienne qui n’a pas coulé depuis mille ans. Si un jour par malchance ou par erreur vous vous trouviez, naufragé, en panne en plein désert, loin de tout et si par miracle vous voyez, droit devant vous, un splendide Tabac glauque bercer ses larges feuilles alors qu’il n’y a pas de vent, que les grappes de ses fleurs pareilles à des grappes de lilas vous paraissent d’un jaune éclatant, il y a de fortes chances que ce ne soit pas un mirage. Cet arbre survit dans des conditions infernales. Courez vite vous mettre à l’ombre de ses larges feuilles. Pratiquez une incision verticale dans le tronc (il y a une lame pour, dans le couteau suisse), penchez la tête à l’horizontale et appliquez vos lèvres sur le tronc lisse à l’endroit de l’incision et buvez sans vous poser de question : c’est de l’eau fraîche. Sucez le calice des fleurs : c’est du nectar bio. Et surtout ne bougez plus, attendez les secours.

Mon père disait que les Touareg ont reçu deux bienfaits de Dieu : le dromadaire et le Raouraou.

Vous ne serez pas seul longtemps. Un oiseau noir et blanc, sautillant et curieux viendra de nulle part vous inspecter. Il est très curieux, c’est le Traquet à tête blanche, Oenanthe leucopyga, un passereau du désert très à l’aise dans la fournaise du grand sud. Plumage noir, calotte blanche, les maigres doigts de ses pattes ne craignent pas la roche brûlante. C’est lui, le propriétaire de l’Assekrem, le roi du granit noir. Il s’approche de vous en virevoltant, en sautillant alentour, très intrigué par votre présence sur son territoire. Il vous demanderait vos papiers s’il vous plaît. Si vous ne bougez pas, si vous ne réagissez pas à ses sollicitations, il fera des vols d’intimidation en vous frôlant l’épaule, en donnant un coup d’aile sur le bord de votre chapeau.

Si vous trouvez au fond de votre poche des miettes ou des restes d’un biscuit effrité, n’hésitez pas à lui en jeter. Il ne refuse jamais les cadeaux, c’est même obligatoire. Vous verrez qu’après cette offrande, les relations avec votre voisin vont se détendre et il va même continuer à vous fréquenter tant que vous êtes en vie ; il montera la garde autour de vous. Il ira jusqu’à vous taper d’une goutte d’eau tirée de votre «kiosque» glauque. Et si vous lui plaisez vraiment, il vous gratifiera d’un sur-place spectaculaire. C’est l’un des rares passereaux à faire l’exercice, à deux mètres du sol, quand il veut séduire une femelle. La vitesse de battement de ses ailes passe en mode vibratoire comme chez le colibri et il ne bouge plus d’un millimètre. On ne lui voit plus les ailes tellement ça va vite. Un virtuose.

Quand le commando sur dromadaires lancé à votre recherche vous trouve enfin, on vous fera boire une eau saumâtre et croquer des oignons verts. À l’heure du départ, le Traquet qui vous a adopté viendra à votre secours. Il s’attaquera aux turbans indigo des Touareg venus vous sauver. Les chameliers le chassent d’un geste comme on chasse les mouches, sans même lui prêter attention. Ils l’appellent le Moul-moul. Il vous suivra longtemps puis, s’apercevant que votre amitié c’est que du chiqué, il s’en retournera à sa rocaille.

Damned ! C’est Ramadhan et je ne vous ai pas parlé de syyam.

L. K.

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