Le droit de dire, la liberté d'écrire

«Je me confine donc je suis»

Par Abdelkader Guérine* 

L’essaim brumeux de la cohue verbeuse frottée au flegme détendu dans un soupir coi. J’hiberne entre deux vents. Je bourlingue dans une excursion insondable sous la foulée oisive de mon ombre lourde. Je fléchis, après tant d’errance, dans un carré mémoriel muré de rêves inachevés. J’enchéris l’espérance d’attente du retour de mes nombreux souvenirs. Je me confine dans un bain de solitude.

Sans nouvelles qui arrivent, je rembobine les clichés des habitudes laissées en dehors de ma cloison forcée. Faute d’enjeux, je spécule les coulisses de mon histoire avec des brèches de retournements providentiels, réfléchis comme des théories fondamentales pour murer le vide de ma grosse bulle. Je revois au loin le défilé des visages coutumiers, ficelés à ma mémoire avec des jets de regards appliqués par mes rêveries. Je lis un sentiment sobre dans le sourire des passants repêchés par mon index distant.  J’écoute le bruit que font les paroles nues, reprises parmi la foule des verbes absents, capturées dans le filet d’un silence emballé dans un souffle bée.

Cela fait des semaines que je me cantonne dans une clôture barbelée d’intervalles. Je me barricade dans ma réserve de réflexions pour me recréer un monde afin que le temps ne s’arrête pas, afin que les jours qui passent ne soient pas tous similaires. Je m’isole pour juste survivre. J’apprends que ceux qui s’aventurent dans la rue seront probablement comptés parmi les morts. A cet effet, j’affectionne une pensée chaleureuse pour les personnes qui, par obligation professionnelle ou humanitaire, bravent l’interdit en affrontant les risques de la contagion. Je cite le personnel soignant et tous les éléments du secteur de la santé, les réseaux d’alimentation de la population en vivres et tous ceux qui veillent à la sauvegarde du meilleur équilibre social. J’adhère, par ailleurs, à la souffrance de la classe déshéritée du peuple qui enfreint la mesure impérative du confinement par strict besoin. Je parle des travailleurs journaliers, des vendeurs à la sauvette, des artisans publics, des sans demeure, des mal logés, et d’autres cas de précarité qui ne peuvent pas se conformer à la règle de l’isolement. Pour ceux-là, stagner sur place est synonyme de fin.  

Entretemps, je talonne les événements qui s’enchaînent à tout va dans les réseaux d’information. Du vrai, du faux, de la rumeur, de la propagande, des accusations, des démentis et, surtout, le comptage des chiffres inquiétants de la contamination de la maladie qui n’arrêtent pas de s’élargir. J’éperonne l’actualité pour dresser des passerelles afin de joindre la réalité que j’ai abandonnée. Je m’informe sur le développement du Covid-19. Son endurance est surprenante, son impact est fulgurant.

Je m’abreuve d’un brin d’optimisme avenant en observant les malades qui guérissent de la contagion. Le remède de sauvetage proposé dans les hôpitaux, l’hydroxychloroquine notamment, montre une certaine efficacité antivirale, bien que cette solution d’urgence, l’unique, soit critiquée par de nombreux médecins qui estiment que cette procédure permet, néanmoins, la diminution de la charge virale dans le corps atteint, mais pas l’élimination totale de la présence des agents pathogènes.

En plus, le fait que des pays comme la France ou l’Allemagne abordent déjà une politique de déconfinement graduel, prête à espérer un retour à la vie normale. Cependant, l’ouverture réclamée par les parlements de ces pays est conditionnée par des mesures de précaution draconiennes. Le port du masque et la distanciation entre les individus sont partout obligatoires. Les commerces de seconde nécessité et les services susceptibles d’attirer les rassemblements ne sont pas encore autorisés à l’ouverture. Le périmètre de circulation des gens est limité au kilométrage. Les consignes d’hygiène et les gestes préventifs sont des directives de barrière vivement conseillés. Le moindre relâchement de comportement est un risque qui peut induire à la complication de la catastrophe déjà désastreuse. On peut dire que c’est un retour sur la pointe des pieds.   

Par ailleurs, il faut avouer que l’homme ne connaît pas vraiment le virus du Covid-19 pour pouvoir le contrer facilement. Les recherches qui évoluent dans les laboratoires découvrent à chaque fois des aspects nouveaux de cet intrus maléfique. On s’aperçoit que ce virus a la capacité de mutation, qu’il se crée de nouvelles souches à partir de la propagation divulguée par ses porteurs. On parle de milliers de nouvelles souches, des sous-familles de ce coronavirus, parsemées partout dans le monde.

On sait, malheureusement, que l’avancée médicale actuelle est incapable d’apporter le vaccin adéquat pour chaque virus qui apparaît. Aussi, on apprend que le Covid-19 se transporte d’une manière aérienne à travers les couloirs des courants d’air ou sous l’effet de la climatisation artificielle. Le virus est aussi éjecté par les aérosols lors de la toux ou de l’éternuement. Ces aérosols saliveux sous forme de petites bulles emmagasinent des charges virales impressionnantes. Cette transportation dans la nature explique la facilité de la divulgation de ce virus par ses propres moyens. La longévité du Covid-19 est estimée à quelques heures. On peut aisément le rencontrer sur les surfaces des endroits publics : sur la poignée d’une porte, sur la rampe d’un escalier, sur le banc d’un jardin ou bien sur le comptoir d’un magasin. Sinon, l’homme est absolument le plus grand conducteur de virus qu’il faut impérativement éviter. L’écart est la grande solution pour l’instant. Les choses se compliquent dehors, le temps que j’y passe se compte en minutes. Je ne perds plus rien, cloisonné derrière les haies de ma petite survie.

Je me confine donc je suis.     

Le temps se mesure aux œuvres qu’il contient. Il n’est rien si je ne fais rien. Les petites choses de mon monde deviennent des outils indispensables pour faire mine d’être utile pour quelque chose. J’apprends que la nature a vraiment horreur du vide, et que c’est un ensemble de petites choses qui font de la satisfaction, ou même du bonheur. Bien que la nature humaine n’admet pas la situation du cloisonnement, considérant la fermeture comme une atteinte à la vie libre et quelque part à la dignité, la raison exige de supporter ce fait accompli comme un devoir de conscience et non pas comme une soumission à une corvée.

L’homme est une créature sociable qui vit en mouvement perpétuel. Il a besoin de la foule pour s’exprimer, pour subsister, s’épanouir et jouir le mieux qu’il  puisse des dons de l’existence. Prendre le confinement pour un châtiment est un sentiment qui se confirme avec le temps. Les hommes du spectacle et du sport, ceux du tourisme et de l’éducation, ont besoin du grand public pour partager leurs talents, leurs savoirs et leurs services. C’est comme cela ou ne pas être. Ces gens-là étouffent chez eux. A force d’habitude, la maison devient une prison autour d’eux. Certains, plus fragiles que d’autres, peuvent facilement sombrer dans un état de désespoir ou de démence.

Mais, l’homme est aussi une créature dotée d’une intelligence extraordinaire, capable d’inventer une atmosphère ambiante même dans son confinement. L’astuce est de se construire dans les limites de son espace, avec ses propres moyens. Par ces temps de pandémie, être loin de l’infection du Covid-19  est déjà un bien qu’il faut exploiter. La bonne santé est la meilleure richesse. Le bon moral dépend de sa volonté de s’investir pour parfaire son quotidien, et de ses capacités innovatrices pour s’éloigner de l’ennui et du train de vie monotone. Faire appel à sa clairvoyance pour explorer le gisement du savoir-faire qui existe en soi. Le confinement donne tout le temps pour y réfléchir et l’exaucer soi-même à travers des actions manuelles, intellectuelles ou artistiques.  

La mêlée fiévreuse du désordre des mouvements taiseux. Le chahut veinard qui trouble la rémission docile du soldat vaincu. Je creuse du renouveau en moi, après tant d’attente dans les cendres de l’hiver,  pour trouver une braise à l’aube afin de faire un jour ensoleillé.

A. G.

Ecrivain*.

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