Le droit de dire, la liberté d'écrire

«Elias» d’Ahmed Benzelikha : Fulgurances d’espoir

Par Jacqueline Brenot

«Et la mer l’emporta pour une Odyssée recommencée»… Quand l’horizon semble obturé de toute part, un livre pour lutter contre le confinement et l’inertie engendrée en période de crise sanitaire, vous tend la main.

Un voyage de 87 pages autour de votre chambre nous est proposé avec «Elias» d’Ahmed Benzelikha et le tour d’un monde improvisé est joué. La 4ème de couverture ne le démentira pas, d’autant qu’il est question de «masque» et de «sens de la vie».  De quoi pactiser transitoirement avec les contraintes d’enfermement du monstre du Covid19.

Ca tombe bien, Elias, le personnage principal, semble nous ressembler : aussi abattu par sa vie que nous le sommes actuellement… «Hébété», ayant «atteint les limites de sa pensée, de sa réflexion, de son être, il ne pouvait plus raisonner», avec une seule envie fuir son contexte.

C’est fou comme nos frères d’infortune nous ressemblent les jours de découragement.

Dans cette imminence du départ, seul issue de secours pour échapper à sa vie et surtout à lui-même, «avant qu’il ne soit trop tard», la Méditerranée apparaît sa seule ligne de fuite. En guise de pavillon, éclairé par un dicton à la hauteur de ses exigences, celui d’Oscar Wilde : «Sois toi-même, tous les autres sont déjà pris».

Sa quête de liberté obsédante depuis longtemps «pour se réaliser» passe par la mer. Délesté d’amis qui l’avaient abandonné, mais chargé d’épouse, ex et actuelle, et d’enfants, il se doit de laisser un message. «Partir… pour mieux revenir». L’essentiel des adieux est rapidement laissé en messages téléphoniques. Et le départ a lieu sur un vieux cargo grec nommé «Le Moïse», dirigé par un commandant féru de poésie. Le décor prophétique est posé. L’affaire vite conclue et payée d’avance. Juste avant, Elias fait un rapide tour de sa ville «Stasis», dont la traduction oscille entre immobilisme et inertie, histoire de vérifier qu’il ne s’est pas trompé en la quittant.

Ce dernier tour de piste lui permet de confirmer les tares sociales accumulées de cette «ville de la transgression», faite «pour les riches» et qui ne donne aucune chance aux autres.

A l’image du légendaire Ulysse, il opte pour un voyage long et mouvementé. Il ne sera pas déçu. Les scénarios vont frôler la catastrophe et la situation très vite lui échapper. Une sorte de jeux de piste semée d’énigmes, va prendre le relais de ce départ par l’intermédiaire d’un étrange personnage, Mark IV, ancien prisonnier pour cause de piratage informatique, sorti de la réalité, se définissant comme «le roi des mers», «le Poséïdon du virtuel» et qui «navigue sur la toile et sur les flots».  Escorté de ses quatre pirates armés de fusils mitrailleurs, celui-ci aborde le navire «Moïse» pour s’y imposer, et décide d’abandonner Elias sur un canot de sauvetage en pleine mer.

Entre rêve ou espoir dans cette mésaventure, retour du personnage un an auparavant, sur sa quête éperdue, au-dessus des ruines romaines de Silphium. Instant précieux de poésie et d’émotions au milieu du site antique. Une piste surgit avec une date de fouilles, de références vérifiées dans la bibliothèque de la ville. Dispersion du personnage qui file entre les mailles de l’intrigue, puis réapparait avec un ouvrage datant du XIXème siècle et un passage consacré à «un masque sacré» en or, «qui avait le pouvoir… de révéler à celui qui le revêtait tous les secrets de l’existence…». Cet étrange pouvoir va définitivement retenir l’attention d’Elias, d’autant qu’il se nomme «le Masque de Dieu». Voilà que la légende «s’incruste» en lui et ouvre de nouveaux repères à sa quête.

Tout ce chemin pour découvrir les causes de son départ! Entre intrigue policière et démarche philosophique, les chemins s’entrecroisent.

Une simple découverte livresque peut-elle changer le cours des choses dans la vie d’un individu et libérer ses passions enfouies au point de le rendre vulnérable, mais aussi  éclairé ?

D’autres phrases s’imposent au fil des pérégrinations d’Elias, comme autant de messages : «Il revit son passé «éclairé»… oubliant que ceux qui le faisaient souffrir, souffraient eux-mêmes et que lui-même pouvait faire souffrir sans le vouloir».

Au delà de l’énigme et de la symbolique du «Masque sacré», trésor de Silphium, qui le conduit inéluctablement vers la Connaissance, d’autres masques tombent. En découvrant les trésors antiques, Elias se libère des chaînes d’une société pervertie par le mensonge.

Dans cette errance, entre fantasmes et cauchemars, les rencontres inattendues se multiplient,  d’îles en îles, de femmes en déesses, «d’havre de paix», en fuite de faux paradis.  

Revenu à la réalité, Elias va croiser sur son chemin d’autres personnages singuliers et d’autres déconvenues qui le conforteront dans ses convictions de sagesse, de confiance et de bonne foi. Plus tard, les retrouvailles avec Le Moïse et son Capitaine Bramble sauvés des pirates, permettent à Elias de poursuivre son voyage initiatique sur la mer Egée et ses îles. Les rencontres avec des personnages homériques sont, pour Elias,  autant de révélations ou de redécouvertes de certitudes qui l’animent depuis toujours. 

En février 2020, au cours de la présentation de cet ouvrage à la librairie Media-Plus à Constantine, Ahmed Benzelikha affirmait ceci : «La culture a son mot à dire et devrait le dire de manière  à installer un débat d’idées et d’échanges menant à la dynamisation  positive de la vie sociale». Il apparaît donc  qu’à travers cette histoire le romancier justifie la trame de l’histoire par la quête de la vérité, comme «une Odyssée humaniste convoquant la mémoire».

En partant dans cette aventure, Elias part à la recherche du sens de la vie qui lui a trop longtemps échappé.

Comme écrivait récemment un journaliste : «C’est un roman typiquement méditerranéen, profondément humaniste… sa trame puise son inspiration dans la fameuse «Mare Nostrum» gorgée de mystères et de contes anciens». (1)

On dit souvent que la vie est un voyage. Dans cette fuite d’un quotidien décevant et pesant de faux semblants, quête d’identité et valeurs éternelles de la vie prennent le relais. Comme derrière les traces du célèbre Ulysse confronté à des combats incessants, et surtout en quête du fameux Masque, Elias va se retrouver face à lui-même et à l’humaine condition, ultime découverte.

N’est-ce pas à une échelle plus modeste et moins romanesque, par ces temps d’épreuves virales, de confinement planétaire et aussi de quête de masques protecteurs de nos vies, que les questions essentielles sur le devenir de nos sociétés imbues de leurs pouvoirs se posent avec acuité et nécessité urgente ?

J. B.

«Elias» d’Ahmed Benszelikha, Casbah Editions (2019)

(1) M.B, publié dans El Moudjahid du 4-11-1919

Qui est Ahmed Benzelikha ?

Ahmed Benzelikha, né en 1967, est un linguiste spécialiste en communication, économiste et journaliste algérien, notamment à El Watan, au Quotidien d’Oran et à la Revue Afrique Asie. Il est expert en digital et président du Comité communication et information à Unesco-Algérie.

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