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Syndicats : un combat pour la dignité

Par M’hamed Abaci

La fête du Travail est largement célébrée à travers le monde, c’est une journée qui rappelle les combats des travailleuses et travailleurs pour arracher leurs droits légitimes. La journée du 1er mai vient rappeler à notre mémoire collective l’importance que revêtent les valeurs du travail et le rôle de la classe ouvrière dans création des richesses et l’avancement du progrès économique et social.

L’Algérie célèbre la journée internationale du travail dans un contexte très particulier : un nouveau mode de gouvernance pour construire un pays dont l’économie devrait, à terme, ne plus dépendre des hydrocarbures et de la rente pétrolière. L’enjeu de demain est d’édifier l’Algérie nouvelle  du 21è siècle où l’activité humaine sera dominée par les nouvelles technologies et une mondialisation plus présente que jamais et ce, afin de garantir à chaque algérien un emploi et un revenu stable. Un pari des plus difficiles sachant qu’aujourd’hui, 70%  environ de la population vit de la rente pétrolière. Sans les subventions et les transferts sociaux, la pauvreté serait plus forte en Algérie et pourrait atteindre, selon nos estimations, 40% de la population. Un paradoxe dans un pays qui dispose d’immenses richesses et qui est le plus vaste d’Afrique.

Dans les années 1950, le mouvement syndical Algérien a atteint le terme de son évolution avec la création en 1954 de l’Union générale des syndicats algériens, UGSA d’une part et la création en 1956 de l’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA), créée par le MTLD sous la présidence de l’ancien cégétiste et nationaliste Aissat Idir, son premier secrétaire.

Les militants de l’UGTA ou même ceux de l’UGSA, contraints à l’activité clandestine après le déclenchement de la guerre de libération nationale, seront durement réprimés. Beaucoup ont connu l’emprisonnement, la torture, et même la liquidation physique comme cela a été le cas pour Aissat Idir.

Célébrer cette date, c’est rappeler le combat des travailleurs qui a donné un second souffle à la Révolution algérienne. On se rappelle que, durant la grève des 8 jours qui a débuté le 28 janvier 1958, les travailleurs algériens ont joué un rôle stratégique pour porter la cause algérienne sur la scène internationale en paralysant plusieurs secteurs clés de l’économie coloniale. On se rappelle aussi des milliers d’autres travailleurs qui sont tombés au champ d’honneur et de ceux, avant eux, qui lutté pour la dignité de l’ouvrier algérien comme ce fut le cas des syndicalistes des mines de fer du Zaccar, de l’Ouenza, des dockers des grands ports algériens. Nombreux ont été également les militants syndicalistes arrêtés et incarcérés au camp de concentration de Berrouaghia (entre autres Tahar Gaid, Madjid Ali Yahia, Kiouar Baroudi, Chebahi Mohamed, Slimane Rebba, Rabah Djermane, Mogamed Abib, Attalah Benaissa, Medjaher Abdelkader, Boualem Bourouiba, Mohamed Zioui, Amar Lamini, Mayouf Hanachi, Ali Boudjellal, Hassen Bourouiba…).  

Hommage aux combats postindépendance

Entre l’indépendance jusqu’aux années 1970, cadres et travailleurs d’entreprises se sont sacrifiés  pour l’émergence d’une économie nationale forte et productive, ils ont grandement mené la bataille des nationalisations qui a touché pratiquement tous les secteurs, allant des banques aux richesses du sous-sol. Cette lutte et ses acquis ont renforcé l’indépendance politique nouvellement acquise au prix d’un million et demi de martyrs. Très attachés aux valeurs patriotiques, ils ont empêché, notamment la paralysie de l’Algérie après le départ massif des cadres européens. Ils ont su changer la donne et s’imposer comme acteurs-clés dans le processus de nationalisations et de développement national, après avoir préservé et valorisé le patrimoine public.

Oui, l’Algérie, s’est classée après l’Espagne et fut l’un des premiers pays émergents du continent africain et du tiers-monde, alors qu’elle était  à l’époque très loin de connaitre l’aisance financière  pétro-gazière dont allait bénéficier le pays entre 1980 et 1984 et 2000 à 2015.

Pour rappel, le premier baril vendu par Sonatrach en 1967 valait 1,60 dollar ! 

Cependant, tous ces militants ou presque ont terminé leurs carrières dans la totale déception lorsqu’on constate que nos gouvernants oublient vite leurs sacrifices. Une nation qui oublie, qui marginalise et qui ne donne pas l’importance aux valeurs humaines n’a sûrement aucun avenir. Il s’agit de la génération des premiers cadres, travailleuses et travailleurs, fonctionnaires, médecins, économistes, journalistes, enseignants, professeurs, ingénieurs, techniciens qui ont choisi de rester au service du pays et en faisant honneur à l’Algérie qui a affiché sa supériorité de force économique, politique et d’enseignement universitaire à l’échelle régionale et qui ont conquis les espaces géopolitiques à un moment crucial des premières années de l’indépendance. C’est grâce à eux que les Algériens ont commencé à «consommer algérien» car presque tout était fabriqué chez nous. C’était le fruit d’une politique industrielle menée depuis les années 1967-1970 qui demeure encore, à notre humble avis, un atout majeur dans la croissance économique, voire un avantage comparatif pour s’assurer d’une place dans l’espace africain.

Le mouvement syndical algérien : quelle nouveauté ?

On assiste ces dernières années à la montée de fortes protestations sociales menées par les syndicats autonomes de l’enseignement, de la santé et de la fonction publique. En effet, l’Algérie se trouve aujourd’hui au premier rang des mouvements sociaux dans le monde arabe et l’Afrique. En effet, comme à chaque fois, les partenaires sociaux (syndicats autonomes) sont mis à rude épreuve depuis plusieurs années au point où une seule organisation a pu se pérenniser : l’UGTA, l’unique partenaire social reconnu, malgré l’existence de dizaines d’organisations agréées mais ignorées. Pourtant, c’est le mouvement syndical autonome qui occupe le terrain des revendications socio-professionnelles à travers des grèves cycliques et illimitées qui dure depuis des années, en raison des difficultés du dialogue social et du piétinement des libertés syndicales. Il est nécessaire et important d’instaurer le dialogue pour donner de solides fondements à la démocratie.

Dans les pays démocratiques, les citoyens, de même que les organisations syndicales et professionnelles, jouissent généralement de libertés syndicales leur permettant de discuter et de critiquer le système social et politique. Cela n’empêche pas ces pays de demeurer stables et de vivre dans une harmonie  économique et sociale. Et rien dans ces pays ne peut échapper au débat contradictoire. En revanche, si nous refusons le débat contradictoire et écartons les grèves dans le cadre de la constitution ou nous nous interdisons l’esprit critique, nous ne pourrons pas combler nos lacunes et corriger nos erreurs.

L’ouverture d’un dialogue franc entre les différents partenaires du monde politique et économique doit conduire à la conclusion d’un accord qui garantira les acquis sociaux et par conséquent, donnera une nouvelle dynamique au monde du travail et à l’économie en général, en vue de consolider le front interne et lever ce climat de suspicion pour mieux affronter les défis auxquels est confronté le pays. Sinon, quel autre rôle donner aux syndicats en Algérie ?

Selon les statistiques, le travail temporaire dans nos entreprises est de 40% dans le secteur public et de 84% dans le secteur privé. 96%  des entreprises privées n’ont pas de partenaires sociaux. 75% des travailleurs du secteur privé ne sont pas  déclarés à la sécurité sociale. Enfin, les travailleurs sont les premiers contributeurs dans le budget de l’Etat. Le rapport salaires sur le produit intérieur brut est inférieur à 30% en moyenne contre une moyenne dépassant les 60% pour les pays développés et émergents. La conjoncture économique, connaissant des tensions inquiétantes, est marquée par la cherté de la vie où le pouvoir d’achat a diminué de près de 60%. La majorité  des travailleurs algériens, soit 70%, ont un revenu net inférieur à 30 000 DA par mois et consacrent 80% de leurs revenus à l’achat de produits alimentaires de première nécessité qui demeurent sous la contrainte d’un modèle  administré rentier basé sur notre forte dépendance aux  hydrocarbures.

Ajouté à cela, 60% des retraités perçoivent une pension mensuelle inférieure à 20 000 DA et 30% d’entre eux moins de 15 000 DA. Nous avons en moyenne deux cotisants pour 1 retraité, alors qu’il en faut 4 à 5 cotisants pour assurer l’équilibre financier. Quant aux salaires, ils sont aujourd’hui trop bas  socialement et trop élevés économiquement. Même avec les subventions alimentaires et énergétiques, que certains voudraient supprimer, les prix demeurent élevés. Les dépenses des retraites ne dépassent pas 5% du PIB en Algérie. En Tunisie, le taux est légèrement supérieur à 6% et en France, c’est 20% du PIB. 

Les syndicats mettent en avant depuis de longues années les mêmes revendications ; augmentation des salaires, amélioration du pouvoir d’achat, valorisation des retraites, l’adoption d’un nouveau code du travail, la gestion démocratique des œuvres sociales, la formation, les libertés syndicales, l’amélioration des conditions de travail etc.

La politique salariale et fiscale, telle qu’elle est aujourd’hui, est injuste. En effet, les salaires demeurent encore tirés vers le bas par l’érosion de la monnaie nationale et l’inflation alors que  l’impôt payé par les salariés représente près de 30% dans la structure budgétaire et est supérieur à l’impôt des autres revenus et celui des bénéfices des sociétés réunis, soit 16%.

Le 1er mai est l’occasion pour soumettre à débat les questions sociales et économiques en  consacrant les syndicats comme partenaires sociaux comme souligné plus haut. C’est tout l’enjeu de l’avenir de notre développement socio-économique harmonieux.

En effet, les ressources humaines, occupent aujourd’hui une place de choix dans l’amélioration du climat  politique, la stabilité et l’environnement des affaires dont dépendra la transition démocratique et socio-économique et où doit se projeter, à notre avis, une charte des valeurs du travail comme seul facteur de progrès d’une nation. Oui, il faut faire des valeurs du travail une richesse et développer une vision fondée sur le recours privilégié à la concertation et au dialogue pour la résolution des problèmes du monde du travail et pour la promotion du bien-être social des travailleurs et leur épanouissement. Le dialogue est la seule voie pour trouver un véritable consensus, ce qui ne signifie nullement unanimisme, signe de décadence de toute société, afin d’anticiper tout conflit préjudiciable aux intérêts supérieurs du pays avec des coûts faramineux.

Il va sans dire que c’est la mobilisation de toutes les forces vives du pays, c’est-à-dire de l’ensemble des travailleurs et cadres qui nous permettra une vraie révolution du travail, pour poursuivre notre marche vers le progrès et le développement économique à l’instar des pays développés, car nous faisons face à une crise économique et financière aussi grave que les crises passées menaçant notre économie, voire notre pain quotidien.

M. A.

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