Le droit de dire, la liberté d'écrire

Démocraties grippées

Par Laïd Klouche

Ceci est une pandémie. Une épidémie dans les grandes largeurs, mondiale. Et pour être mondiale elle l’est. Vitesse de propagation fulgurante, expansion géographique supersonique, contamination exponentielle.

Pour la première fois, le monde technologique, celui des smartphones, de la globalisation et de l’homme augmenté, n’a pas d’autres remèdes contre une pandémie que des injonctions du type «toussez-dans-votre-coude». Nous sommes bien en 2020. Nous sommes bien à l’époque des ordinateurs quantiques, des satellites tueurs, des avions furtifs et autres foutaises. Lavez-vous les mains. Pas comme ça : bien frotter entre les doigts, massez les pouces et n’oubliez pas les doigts ! (mouvement de toupie des bouts des doigts joints en une botte dansant au creux de la paume). Très didactique et parfaitement clair, le message est passé. Pour ne pas avouer que nous sommes parfaitement incapables de répondre à une grippe toute simple. Une grippe rudimentaire, portée par un virus tout ce qu’il y a de rustique. Tellement rustique qu’il ne résiste pas au savon de Marseille. Pourquoi n’essaierait-on pas de mettre du savon de Marseille dans une molécule antivirale ? Tant qu’on y est. Les médecins, généralistes et spécialistes, chercheurs, scientifiques de tous calibres, les mandarins de CHU, les officines des grands laboratoires mondiaux, les petits malins qui cachent dans leurs bunkers en béton des microbes compliqués pour la future guerre bactériologique, personne ne sait la réponse à une simple grippe. On ne sait pas faire. Pourquoi ? Parce qu’on l’appelle NOUVEAU coronavirus. Les coronavirus, il y en a une flopée mais celui-ci est le «nouveau coronavirus». Maladie contagieuse, émergente. Entendez par là, jamais vue. En creux : nous ne savons soigner que ce qu’on connaît. Ah OK. Mais moi, en cours de philo, à Alger, le professeur El Kenz m’a appris une définition de l’intelligence qui m’est restée plantée dans la tête tellement sa lumière était pénétrante : l’intelligence, nous a-t-il enseigné, est la faculté de s’adapter avec aisance aux situations nouvelles. On sait en gros lutter contre toutes sortes de grippes dont le vecteur est un virus. Même la grippe asiatique de 1957 qui a fait pas loin de cent mille morts rien qu’en France. Même la grippe espagnole de 1911 qui a fait des millions de morts. Et même si, à cette époque reculée, on peut admettre l’impuissance de la médecine, l’homme venait à peine de se mettre debout pour marcher sur deux pattes. Mais aujourd’hui ? Avec des laboratoires qui fabriquent des dragées de toutes les couleurs et du Dafalgan et du Voltaren, des montagnes, qui enrichissent les actionnaires des Pharmas à travers le monde. Qu’ont-ils fait de leur intelligence, tous ces rats de laboratoires qui pédalent pour la finance ? Rien, parce qu’en fait d’intelligence, il n’y en a pas, ou très peu. Parce que la recherche fondamentale a été abandonnée aux Roche, Novartis, Sanofi, Pfeizer et Cie. La recherche fondamentale qui devait rester un domaine régalien, une attribution sacrée de l’État, au cœur de l’Université, la recherche fondamentale, donc, a été sous-traitée, souvent même cédée ou bradée aux grands laboratoires, lesquels sont devenus des sponsors profitant de la matière grise à disposition, des facilités fournies par l’État, du prestige de l’Alma mater et des protections politiques discrètes. En contrepartie, la firme élue peut construire un amphi ou une salle d’études, sur le campus de l’université, portant son nom avec son logo sur le fronton. Les fournisseurs de capitaux jurent leurs grands dieux et la main sur le cœur que leur financement de la recherche est totalement désintéressé et que les chercheurs dans les unités sponsorisées sont libres de leurs sujets comme de leurs méthodes. Aucune orientation, aucune pression. Sauf que les résultats des recherches autour des techniques de communications sont mieux rémunérées que ceux portant sur les maladies dites orphelines. C’est un euphémisme de dire que la recherche dans le domaine du cryptage des données est plus soutenue que celle sur la déforestation.

Or, d’où nous vient ce nouveau coronavirus?

Il nous vient des animaux sauvages qui vivaient il n’y a pas si longtemps dans leurs biotope, au fond de la forêt équatoriale, sur les rives des grands fleuves africains, au cœur des jungles amazoniennes. Ou dans les massifs forestiers et sauvages de la Chine du sud. La pression de l’homme sur le milieu sauvage est telle que partout les espèces reculent en effectifs tant la destruction de leur habitat est catastrophique. La déforestation massive, systématique et permanente jette les espèces à la lisière des territoires conquis par l’homme sur la nature. Elles n’ont d’autre choix que de se rabattre sur les portions d’habitat réduites que leur laissent les implantations humaines. Il en résulte une probabilité accrue de contacts proches et répétés avec l’homme (Le Monde Diplomatique, mars 2020). Ce n’est pas la chauve-souris qui est la cause de l’éclosion du coronavirus. Ni le pangolin comme on l’a souvent lu dans la presse à sensations. Ces animaux sont absolument innocents de ce qui arrive à l’homme. Ils vivent depuis des millénaires avec leurs microbes qui pullulent dans leur organisme sans leur nuire. Ces microorganismes font partie de leur biologie. C’est les contacts répétés et forcés avec l’homme ou avec les animaux d’élevage que ces microbes inoffensifs se muent subitement en agents pathogènes en franchissant la «barrière d’espèce», passant de l’animal à l’homme. De parasite anodin chez la chauve-souris ou le pangolin, le microbe peut devenir un monstre ravageur lorsqu’il saute sur l’homme. Le cas du virus Ebola est exemplaire. La chauve-souris n’ayant plus la paix au fond de sa forêt humide dévastée, s’approche des maisons et vient se suspendre aux arbres alentour. L’homme cueille un fruit sur lequel traîne de la bave et ingère en le croquant un microbe qui, se retrouvant dans un organisme humain qui lui est totalement inconnu, se mue en un virus qui sèmera la désolation dans plusieurs pays africains. Phénomène inévitable même s’il reste relativement rare parce qu’avec ce que nous faisons subir comme destructions à tous les écosystèmes à la surface du globe, c’est miracle que nous n’ayons pas une pandémie nouvelle chaque année. Dans la jungle du Bengale, les fermiers qui rognent sur le territoire du tigre finissent parfois dans le ventre du tigre. Et ce n’est pas la faute du tigre. L’homme n’a pas à vivre à côté du pangolin sauvage et la chauve-souris de la forêt équatoriale doit rester au fond de sa brousse. Les hommes et les animaux qui vivent sur cette petite planète se doivent un respect mutuel. Le respect du tigre comme celui du pangolin commande la préservation de son habitat. Si les écologistes crient à se rompre les cordes vocales qu’il faut épargner la forêt amazonienne, ce n’est pas une posture opportuniste. C’est un cri d’alarme pour alerter sur le danger qui est là sur nos têtes. Bolsonaro ne voit pas les choses sous cet angle. Bolsonaro croit que la santé économique du Brésil passe avant l’écologie et que la déforestation massive dégage des terres pour l’agro-industrie et crée des emplois. Bolsonaro croit que la pandémie au coronavirus n’est qu’une petite grippe sans importance. Comme l’autre inconscient, Trump, qui mobilise les milliards non pour doter les Américains d’une protection sanitaire digne de ce nom mais plutôt pour se précipiter au secours des grandes firmes que la «grippe chinoise» (Trump dixit) peut couler. Aux États-Unis les compagnies d’assurances perçoivent des primes très élevées et entretiennent des meutes d’avocats dont le rôle est d’éviter à leur compagnie d’avoir à prendre en charge les sinistres des assurés, en recourant à des arguties juridiques incompréhensibles.

Qu’on ne s’y méprenne pas, les centaines de milliers de personnes admises dans les hôpitaux sur tout le territoire des États-Unis, recevront, après coup, les factures de l’ambulance qui les a transportés, du médecin, de l’anesthésiste, de l’infectiologue appelé en consultation, on leur présentera la facture des masques consommés. La ruine des familles. America first !, fanfaronne l’homme coiffé de la soyeuse fourrure d’un rat blond. Plutôt, oui, on peut dire qu’ils sont effectivement premiers puisqu’ils dépassent tout le monde sur le plan de la mortalité et ne savent plus où stocker les cadavres.

Le Président Obama n’a rien pu faire contre ce système inique et le peu qu’il ait fait a été défait par Trump.

En Suisse, pays où l’on se sent en principe en sécurité, on n’est pas à l’abri de mauvaises surprises. Le personnel hospitalier est peut-être l’un des mieux formé au monde ; les équipements des hôpitaux, la qualité des soins, le sérieux et la rigueur de la prise en charge ont de quoi rassurer.

Certes. Mais si je sens monter la fièvre, si je tousse et que ma respiration devient pénible, que faire? La consigne est de rester à la maison et attendre que ça passe. Et si au bout de quelques jours ça ne passait pas ? Alors, la machine se met en branle et on est admis à l’hôpital section Covid-19. Là, on m’étend à plat ventre sur un lit et on procède à un contrôle au plus près de mon état. Il n’y a pas de médication parce qu’il n’y a pas de médicament pour ce que j’ai. Si par malheur mon état s’aggrave et que les poumons commencent à partir en quenouille, on me shootera aux anti-inflammatoires et on envisagera même de me mettre aux soins intensifs. C’est-à-dire que le suivi devient plus serré. Si ça dégénère encore, c’est en «réa» que j’atterris, en réanimation. On va m’intuber, à la condition que soit disponible un respirateur artificiel. Seulement, les respirateurs ne sont pas des masques en papier, jetables, mais des appareils lourds, coûteux et par définition un peu rares par les temps qui courent. L’équipe qui s’occupe de moi devra alors prendre une décision : quel serait mon pronostic de succès en mobilisant un respirateur durant une à deux, voire trois semaines ? À 72 ans, si je suis en compétition avec un «jeune» de 56 ans, le choix est vite fait. Ce tri, qui paraît atroce à première vue, est l’exact scénario de la réalité, mille fois répété en Italie, en Espagne, en France et même en Suisse. Et ne parlons pas des Etats-Unis.

Moralité : après avoir cotisé des décennies à raison de 450 francs suisses par mois sans avoir jamais mis à contribution l’assurance maladie, ayant eu la grâce d’une bonne constitution, je me retrouverais en train de mourir d’étouffement (on a, paraît-il, l’impression de se noyer), à plat ventre sur mon lit de mort, avec des escarres sur la face et sur la poitrine, à trois mètres de la glace derrière laquelle se trouveraient mes enfants dans l’hypothèse où ceux-ci auront été prévenus à temps. 

Quelle différence avec la situation du plus humble des citoyens de la République du Niger, l’un des pays les plus pauvres du monde ? Les escarres, que lui n’aura pas, car il mourra plus vite, brutalement, et plutôt sur le dos.

La formidable leçon que nous inflige cette pandémie est celle de l’égalité. Vous pouvez être riche comme Crésus, posséder le pouvoir comme le Premier britannique, la science comme un grand savant, le Covid-19 n’en a cure. Il vous terrassera au milieu de vos tuyaux et de vos câbles, au milieu de vos équipements médicaux aseptisés, les plus à jour et les plus sophistiqués, sous les yeux médusés et impuissants d’une armée de spécialistes.

Comme mourrait le plus modeste des citoyens de la République du Niger.

Nous voilà donc avec une pandémie aux dimensions inédites sur terre. On a réchauffé la planète au point de provoquer sécheresses et tsunamis ; on a rasé la forêt, éteint des milliers d’espèces, asséché des mers, tari des fleuves, pollué, embrumé, empoussiéré, sali, enlaidi, incendié. La nature répond avec ce qu’elle a : ouragans, vagues de chaleurs, inondations. Et maintenant, un coronavirus.

Le problème a un énoncé clair et la solution semble évidente. Contre les pandémies, une seule solution : l’écologie. Contre les tsunamis, les sécheresses, les incendies australiens, la pollution des mers et de l’atmosphère, les cancers dus à la pollution, l’évaporation des lacs d’eau douce, les ouragans, le dérèglement climatique, une seule solution et c’est la même : l’écologie.

Mais tout porte à croire que le message ne sera reçu et réellement intégré que lorsqu’il ne subsistera sur terre que quelques tribus parcourant comme les Bushmen il y a treize mille ans, pieds nus, les déserts arides à la recherche d’un point d’eau.

Pour le moment, il faut rester à la maison. Ou ne sortir qu’à des heures précises dans la journée. Ou ne sortir qu’une heure par jour pour se dégourdir les jambes, comme la promenade dans les établissements pénitentiaires. Tu salues ta maman de loin, ou comme mon ami Rachid Ezziane, à travers le mur mitoyen. Ou interdiction formelle de toute sortie comme en Inde sous peine de bastonnade publique en pleine rue.

Le comble du snobisme en la matière serait la position de la Suède. On ne décrète aucun confinement, aucune restriction à la liberté de circuler ; on fait confiance au civisme (réputé exemplaire, cela va de soi) de la population suédoise qui adoptera à coup sûr scrupuleusement les gestes barrières et la distanciation sociale. On ne connaît pas encore le bilan suédois mais à mon avis ils ne feront pas mieux que les autres. L’Italie, premier pays frappé de plein fouet en Europe aura été sans l’avoir cherché et en payant le prix fort, le cobaye en la matière. Les pays latins en général semblent avoir été les plus touchés par la pandémie. L’Italie, la France, l’Espagne ont des populations dans lesquelles les individus vivent proches les uns des autres et ont l’habitude de se réunir, de se toucher, de s’embrasser. Habitudes culturelles méditerranéennes. Les échanges sont rapprochés, les visites familiales fréquentes, les générations se côtoient. En Finlande, point n’est besoin de donner la consigne à la population de pratiquer la distanciation sociale. La distanciation sociale, les Finlandais la vivent au quotidien et tout naturellement. L’été dernier, j’ai été frappé par leurs coutumes (ou l’absence de coutumes) dans le domaine des contacts humains. Les gens ne se touchent pas, ne se serrent pas la main pour se saluer et ne se prennent jamais dans les bras. En Suisse comme en Algérie, on a l’habitude de saluer les gens qu’on croise dès que le lieu est quelque peu isolé. En promenade à la lisière d’un bois, sur les chemins de montagne ou dans un ascenseur. À Lahti, au nord d’Helsinki j’ai dit bonjour à un homme que j’ai croisé au voisinage de la maison d’hôte où j’avais loué. Il s’est arrêté, comme surpris et raidi par mon intervention. «Can I help you?», il me répond par cette question. Comme si je lui avais demandé mon chemin. Je réitère mon salut et lui explique que je n’ai pas besoin d’aide, que je l’ai juste salué. Il m’a regardé interloqué puis a approuvé du chef avec un petit sourire gêné. On m’a expliqué plus tard (une personne qui a vécu en Finlande) que parler à un Finlandais qui ne vous connaît pas était gentiment considéré comme une intrusion dans sa sphère privé. Qu’il fallait garder la distance et ne pas dire bonjour, en gros, parce que c’est impoli. Leur gouvernement n’a donc pas besoin de leur rabâcher les consignes des gestes barrière et de distanciation sociale pour stopper la propagation du Covid. Ils sont déjà dressés dans ce sens.

Si en France les gens se font la bise sur les deux joues, en Suisse c’est sur les «trois», gauche-droite-gauche. En Algérie, on bat tout le monde : mains serrées et les quatre bises, gauche-droite-gauche-droite. Vous pouvez imaginer que la vie d’un Finlandais en Algérie doit être un calvaire.

On verra bien entre les pays latins et ceux du Nord, la profondeur du sillon creusé par le Coronavirus.

En attendant la fin proche ou lointaine du confinement ou, si ça se passait mal, en espérant une fin rapide et digne, je vis avec un stock de livres dont je ne soupçonnais pas la richesse. Certains sont neufs, achetés sur un coup de cœur, jamais lus. D’autres lus et relus mais – bénéfice de l’âge – recouverts, en partie du moins, par le voile ténu de l’oubli. Une fois par jour, je me permets une sortie d’une heure à une heure et demie. Je vais faire un footing dans la forêt proche. Quand je croise quelqu’un, je fais un pas de côté pour passer au loin. Parfois, sur les sentiers en forêt, je m’enfonce carrément dans les buissons et les ronces pour échapper aux fameuses gouttelettes meurtrières que postillonnent les joggeurs. Et j’ai enfin sorti de leur coffret la douzaine de grands westerns classiques que m’ont offerts les enfants l’année dernière.

Le soir, après le souper, à 21 heures, on sort sur le balcon pour applaudir, pendant une minute, les soignants qui travaillent nuit et jour pour sauver des vies. Je me dis que je suis peut-être en train d’applaudir l’infirmière qui m’enfilera le tuyau dans la trachée. De toutes les fenêtres du quartier, de tous les balcons, même au loin dans la ville, on entend cette standing ovation qui célèbre l’abnégation et le courage, Une minute de communion pour manifester sa gratitude et conjurer le mal.

L. K.

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