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Mostefa Merouane, enseignant chercheur à l’université de Médéa : « Dans l’ensemble, notre patrimoine est très peu valorisé »

Mostefa Merouane, enseignant-chercheur à l’ancien département des Arts et de la Protection du patrimoine – fermé depuis 8 ans –  au sein de la faculté des lettres et des langues de l’université de Médéa, a été réaffecté au département de littérature arabe à la suite de cette fermeture. Spécialiste du patrimoine tant matériel qu’immatériel, il est l’auteur de plusieurs articles publiés dans des revues spécialisées et a pris part à des enquêtes et mission de prospection sur le terrain. Dans cet entretien, il a bien voulu répondre à un certain nombre de questions concernant la situation du patrimoine en Algérie. Il met en avant l’intérêt que l’État porte au patrimoine culturel national et plaide pour un recours accru aux nouvelles technologies afin de mieux l’explorer et le valoriser. 

Le Mois du patrimoine est célébré en Algérie chaque année du 18 avril au 18 mai. A votre avis, quelle est la portée et l’importance de cet événement ?

L’Algérie célèbre le Mois du patrimoine chaque année entre le 18 avril et le 18 mai, un mois durant lequel des expositions, des conférences et des séminaires sont organisés par les différentes directions de la Culture et des Arts au niveau national. Cette année, la célébration du Mois du patrimoine est placée sous le slogan « Notre patrimoine… notre civilisation ». Le Mois du patrimoine représente une occasion culturelle nationale importante pour que les nouvelles générations restent attachées à leur héritage culturel qui est profondément enraciné dans une histoire plus que millénaire.

Kalla de Beni Hammad, dans la wilaya de M’sila

Pensez-vous que le patrimoine matériel et immatériel et bien valorisé en Algérie aujourd’hui ?

Un intérêt particulier est accordé au patrimoine en Algérie, notamment au plan officiel. La loi n° 98-04 de 1998 a été adoptée pour renforcer la préservation et la protection du patrimoine algérien. Cette loi inclut un certain nombre d’articles qui stipulent la préservation du patrimoine matériel et immatériel. Par exemple, ici à Médéa, un département des Arts et de la protection du Patrimoine a été ouvert en 2010 au niveau de la faculté des lettres et des langues. Il s’agit d’un département d’envergure nationale accueillant des étudiants des différentes régions du pays, où le patrimoine fait partie des matières principales. Il y a été ouvert plusieurs spécialités en master, dont la protection des propriétés intellectuelles et science des musées. Malheureusement, les activités de ce département ont fait long feu puisqu’elles ont été gelées en 2018.

A votre avis, le patrimoine algérien est-il suffisamment valorisé dans les programmes scolaire et universitaire ?

Dans l’ensemble, il est très peu valorisé. Les programmes scolaires et universitaires n’incluent pas suffisamment de matière qui s’intéressent au patrimoine. Dans les établissements scolaires et les universités, il reste un événement occasionnel où le folklore prime sur la profondeur de la question. Sur le plan académique, j’aimerais bien voir ouvrir de nouvelles spécialités dédiées au patrimoine au niveau des universités algériennes.

Ne constatez-vous pas que les jeunes vivent une rupture avec leur culture et leur patrimoine ?

A l’ère des nouvelles technologies de communication comme les réseaux sociaux, les jeunes algériens s’aliènent de plus en plus de leur culture et leurs traditions et ne s’intéressent plus à leur patrimoine. Il n’en demeure pas moins qu’à toute chose malheur est bon dans la mesure où il y des efforts concernant la numérisation du patrimoine, ce qui est susceptible de pousser les jeunes à renouer avec leur patrimoine culturel. Par ailleurs, on assiste à l’apparition de certains sites et portails électroniques destinés au patrimoine à l’instar de « turath2.0 ».

Tiddis appelée aussi Castellum Tidditanorum, ville romaine proche de Constantine

La wilaya de Médéa recèle un véritable trésor en matière de sites historiques et objets du patrimoine. Voulez-vous citer ceux qui méritent d’être valorisés et mis en lumière ?

La wilaya de Médéa possède en effet un patrimoine important, riche et varié. On peut citer, à titre d’exemple, le site « Rapidum » dans la région d’Achir ; il représente un site historique et archéologique, c’est une colonie et un fort romain. Il y a aussi des sites islamiques à l’instar du minaret de la mosquée Rouge ainsi que la mosquée Hanafite qui symbolise l’époque ottomane lorsque Médéa fut la capitale du territoire du Titteri. A cela s’ajoute un nombre de zaouias et mausolées comme le mausolée de Sidi Sahraoui, au chef-lieu de wilaya, et le mausolée de Sidi Berkane à Berrouaghia.

A votre avis, quels sont les principaux dangers et risques qui menacent le patrimoine algérien ?

Le danger le plus redoutable pour le patrimoine national, à mon avis, reste la révolution que connaissent les nouvelles technologies qui détournent les jeunes de tous ce qui est local et ancestral. Ensuite vient la question du classement du patrimoine, notamment dans son côté immatériel. L’affaire de la tentative du Maroc d’inscrire à l’UNESCO le couscous, un plat algérien, comme un patrimoine marocain, n’est pas loin de nous. Il en est de même pour des vêtements traditionnels algériens, la céramique (zellige) et le raï. Il s’agit bien sûr d’un patrimoine algérien mais le Maroc tente vainement de se les attribuer comme son propre patrimoine culturel, ce qui porte atteinte à notre culture et à notre identité.

Comment évaluez-vous le niveau de la coordination entre les universités et les autorités locales ainsi que les institutions culturelles en ce qui concerne la valorisation du patrimoine ?

Je crois que l’université ne cesse de s’impliquer dans la promotion du patrimoine et ce à travers l’ouverture de spécialités dédiées au patrimoine matériel et immatériel. Elle contribue également à côté des directions de la Culture au classement de certains sites archéologiques en plus de l’encouragement de la recherche scientifique comme c’est le cas de l’Institut d’Archéologie de Béni Messous et le Centre national des manuscrits d’Adrar. 

Quel message souhaitez-vous transmettre à la jeune génération pour s’intéresser davantage à leur patrimoine ?

Je les incite à exploiter les nouvelles technologies pour connaître, faire connaître et promouvoir notre patrimoine culturel.

Propos recueillis par Hassane Boukhalfa

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