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Yasmina Khadra à Tlemcen : Le rôle de l’écrivain est de donner voix à ceux que l’histoire réduit au silence

Par : Adel MESSAOUDI

Le grand auditorium de l’université Abou Bekr Belkaïd de Tlemcen a été le théâtre d’une rencontre exceptionnelle. Plus qu’un simple rendez-vous culturel, cette rencontre a offert un véritable espace de dialogue intellectuel et de réflexion autour de la littérature contemporaine. L’écrivain algérien de renommée internationale Yasmina Khadra y était l’invité d’honneur, transformant l’événement en une exploration profonde du rôle de l’écriture dans nos sociétés en crise, marquées par les violences, les bouleversements politiques et les fractures sociales.

Dès les premières minutes, l’ambiance dans l’auditorium témoignait de l’attente et de l’émotion du public. Étudiants, enseignants, chercheurs et amateurs de littérature occupaient chaque siège disponible, concentrés et attentifs. L’événement, organisé par la faculté des Lettres et des Arts en collaboration avec le département de langue française, s’inscrit dans une série de rencontres visant à rapprocher les étudiants de la création littéraire contemporaine, mais aussi à les inviter à réfléchir à la fonction sociale et morale de la littérature.

Traduit et publié dans plus de soixante pays, Yasmina Khadra s’est imposé comme l’une des voix majeures du roman contemporain. Son œuvre, traduite en plusieurs langues et étudiée dans de nombreuses universités, est connue pour son engagement intellectuel et sa capacité à traiter de thèmes universels à travers le prisme du vécu algérien et arabe. Sa présence à Tlemcen a dépassé le cadre du simple hommage symbolique, ouvrant un débat de fond sur la fonction du roman, compris comme outil de mémoire, témoin des sociétés et instrument de questionnement critique.

La séance d’ouverture a été marquée par les interventions du recteur de l’université, le professeur Mourad Meghachou, et des doyens des facultés des Lettres et Arts et des Langues. Dans son allocution, le doyen de la faculté des Lettres et des Arts, Abderrahmane Kharbouche, a insisté sur le rôle de la littérature dans la formation universitaire. Selon lui, la littérature ne se réduit pas à un exercice esthétique ou à une simple lecture de textes : elle relie la réflexion théorique à l’expérience humaine et constitue un outil privilégié pour développer l’esprit critique et la capacité à penser le monde dans toute sa complexité.

La modération de la rencontre a été assurée par le Pr. Nadjet Benchouk, enseignante au département de langue française, qui a su guider le débat avec finesse et rigueur. Les questions posées ont permis de sonder le cœur du projet littéraire de Yasmina Khadra, révélant une conception de la littérature comme acte moral et engagement intellectuel. L’écrivain, à travers ses réponses, a insisté sur le rôle du roman authentique comme conscience active de la société, refusant l’oubli et la falsification de l’histoire.

« Le roman n’est pas un divertissement », a-t-il rappelé à plusieurs reprises, « il est un témoignage humain, chargé de conserver la mémoire des peuples et de donner voix à ceux que les conflits ou les régimes condamnent au silence. » Selon lui, l’écriture se transforme ainsi en un acte de résistance culturelle et intellectuelle, capable de dénoncer les injustices et de rappeler les blessures collectives souvent ignorées ou effacées.

L’écrivain a également souligné la responsabilité particulière de l’auteur dans la société contemporaine. Loin de se limiter à un regard distant sur le monde, l’écrivain doit interroger les évidences, éclairer les zones d’ombre et maintenir une vigilance morale face aux dérives politiques, sociales ou culturelles. La littérature, selon Khadra, n’a pas vocation à donner des leçons, mais à déranger, à inciter à réfléchir et à rappeler la complexité de la condition humaine. Dans des contextes marqués par la violence et la manipulation du sens, l’écrivain devient un acteur de conscience, un témoin critique et un passeur de mémoire.

Tout au long de la rencontre, Yasmina Khadra a illustré ses propos par des références littéraires majeures, évoquant des figures de la littérature arabe et mondiale. Il a notamment salué Naguib Mahfouz, rappelant que cet écrivain transformait les détails du quotidien en récits à portée universelle, démontrant que la littérature est avant tout une responsabilité éthique avant d’être un art technique. Ces références ont permis au public de comprendre que le roman ne se limite pas à la narration d’histoires, mais engage une réflexion sur l’humanité et la société.

Les interventions des étudiants ont été particulièrement vivantes. Curieux et engagés, ils ont posé des questions sur les choix narratifs de l’écrivain, sur la façon dont la littérature peut influencer la conscience collective, et sur la manière de transmettre des expériences humaines complexes à travers la fiction. Yasmina Khadra, en réponse, a encouragé les jeunes à cultiver la lucidité, l’esprit critique et la connaissance de soi. « Le danger pour l’être humain ne réside pas dans la complexité du monde », a-t-il insisté, « mais dans son incapacité à se poser les bonnes questions et à remettre en cause les évidences. »

Au fil de la discussion, plusieurs moments ont été marqués par des anecdotes personnelles de l’écrivain, racontant des expériences de voyage, de rencontre avec des lecteurs ou de recherches sur des événements historiques. Ces récits ont permis de rendre le débat plus vivant et de montrer que l’écriture, loin d’être un acte isolé, se nourrit d’échanges, de rencontres et de la réalité sociale.

En clôture, Yasmina Khadra a offert plusieurs exemplaires de ses ouvrages à l’université, contribuant à enrichir la bibliothèque et à laisser une trace durable de sa visite. Le recteur, dans son allocution finale, a rendu hommage à un parcours littéraire marqué par l’engagement, le courage intellectuel et le rayonnement international. La séance de dédicaces qui a suivi a permis aux participants de prolonger les échanges, de rencontrer l’écrivain individuellement et de discuter de leurs impressions. L’événement s’est ainsi achevé sur une note de partage et de transmission, confirmant la fonction essentielle de l’université comme espace vivant de réflexion et d’ouverture au monde.

A.M.

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