Par Mahdi Boukhalfa.
A Beni Haoua, petit bourg côtier paisible entre Ténès et Cherchell, à quelques 200 km à l’ouest d’Alger, les fantômes ont la peau dure. Comme la vraie-fausse légende de Mama Binette. Cette supposée nonne échouée sur les « côtes de Barbarie », alors que son bateau cinglait vers les Amériques, hante toujours les campings des vacanciers (1).
La mer est calme. « Une mer d’huile » tant redoutée par les marins d’antan qui utilisaient la voile. Beni Haoua, en ce jeudi 28 août 2014, offre ce qu’elle a à ses vacanciers. Très peu en fait, avec ses figuiers, ses produits agricoles du terroir comme le miel, le « s’men » ou le muscat, l’un des raisins de table les plus prisés de la région. Et puis, il y a le poisson, la belle sardine, et des crevettes à faire rougir les « grands chefs ».
Beaucoup de chômage ici à Béni Haoua, la seule usine du village, qui faisait de la confiture de figues et accessoirement des champignons de Paris, a fermé. Depuis un moment déjà, raconte Abderrahmane, un ancien agent de la recette communale.
Au petit port de pêche, quelques petits emplois, accessoires, jamais permanents. « Ici, tout est vécu au jour le jour. Le chômage est important, car très peu d’opportunités d’emplois sont offertes », explique-t-il. Beni Haoua, daïra dépendant de la wilaya de Chlef, anciennement Francis Garnier, attire pourtant en été les vacanciers, qui lui procurent de quoi survivre jusqu’à la prochaine saison estivale.
Mama Binette, une histoire défigurée
Quand le soir descend sur les campings, et que les lanternes s’allument, on se raconte des histoires. Dont celle de « Mama Binette », ou « Ima B’nette » (mère des filles) une prétendue nonne échouée avec six autres et le reste d’une expédition vers les Amériques. La légende voudrait qu’elle ait été prise pour femme par le chef du village. Aujourd’hui, on lui a construit un mausolée, comme un marabout, sur les hauteurs du village, et que les passagers visitent.
En fait, « rien de tout cela n’est vrai », me racontait le père Yahia, que j’ai vu pour la dernière fois au Diocèse d’Alger, Rue Bachir El Ibrahimi, à El Biar. Le père Yahia a vécu de très nombreuses années à Bissa, sur les hauteurs de Beni Haoua; c’était un « Père blanc ». Il y enseignait, avec un autre père blanc, Bruno, l’arabe et le français. Là-hautsur la montagne, où il neige souvent en hiver, ils cultivaient des petits pois, de la tomate, des courgettes et avaient un merveilleux potager, selon les témoignages des gens de Ténès. « Il n’y a jamais eu de nonne ou de religieuse dans ce navire qui a échoué près de Beni Haoua », m’avait-il un jour expliqué. Pour me convaincre, il me fit une copie d’un gros dossier, qui contenait, entre autres, la lettre de Napoléon Bonaparte au Dey Mustapha, dans laquelle le Premier Consul de France demandait des explications au Dey d’Alger sur les soldats morts et les disparus d’un navire de guerre, le Banel, qui s’était échoué près de la baie des Souilias, à quelques km de Beni Haoua, sur la route de Ténès. Cela se passait le 28 janvier 1802. « Non, il n’y avait pas de religieuses dans ce bateau, plein de soldats, dont la destination était Saint Domingue », poursuit Bruno. Et il me livre le secret de cette légende : « C’est un ex-SG de la mairie de Beni Haoua, qui a fait courir cette histoire pour attirer les touristes ».

Le Banel, un navire pris par Bonaparte à l’arsenal Vénitien en 1796 lors de sa campagne d’Italie, s’était échoué par gros temps sur les hauts fonds d’Oued Goussine, tout près du rivage. L’ancre de ce navire est toujours là, près du rocher de Kiouane (Hadjrette Kiouane). Beni Haoua est derrière, à plus de 15 km.
Et, en 2008, l’ancienne stèle marquant ce naufrage, érigée en 1937 par l’adjoint spécial de Francis Garnier, Camille Bortoloti, est refaite avec une autre épitaphe : Le mausolée de « Imma Binett » a été construit en 1937 par M. Camille Bortolotti, selon les traditions musulmanes. Et, sur la pierre tombale, Bortolloti fit mentionner en Arabe et en Français, par égard à la défunte, l’inscription suivante : « Ici repose Imma Binett. Avec ses compagnons, elle se trouvait à bord du Banel, allant de Toulon à la Louisiane. Elle fut épousée par une notabilité de l’endroit. A sa mort, elle fut vénérée comme une sainte. »
Alors, pourquoi en 2008, on ose écrire ‘’ses campagnes’’ au lieu de compagnons en détruisant la stèle originale ? C’est une des nombreuses déformations de l’histoire, vraie celle-là, du naufrage du Banel, un navire de la flotte napoléonienne en partance pour l’ile de Saint Domingue.
Donc il y a vraiment manipulation de l’histoire d’un dramatique naufrage.
Du Badminton pour Lady Diana
Et puis, il y a cette autre histoire surprenante, moins connue, tout aussi vraie celle-là également. Celle de Lady Diana, morte sous le pont de l’Alma, à Paris, le 31 août 1997. C’était au printemps 1982, pendant le voyage de noces de cette roturière, qui n’a en fait jamais pu capter l’attention de la Mère-reine de Grande Bretagne. « Le couple princier a mis pied à terre sur la plus belle des criques de Beni Haoua, à moins de 2 km du village, en venant de Damous », me raconte Maamar, dentiste de son état. « Avec le Prince Charles, ils étaient venus en canot pneumatique sur la petite plage de galets, avaient pris un moment de détente en jouant au badminton. Il y avait beaucoup de gardes du corps, et le bateau du Principe mouillait à moins d’un mile. Ils étaient venus en embarcation rapide, m’avait raconté alors ce dentiste qui avait effectué son service civil à l’hôpital de Damous.

Presque vingt ans après, Smaïl Hamdani, ancien diplomate, ancien chef de gouvernement du temps de Zeroual et Bouteflika, avait confirmé cette brève escale printanière de « Lady Di » sur une plage d’Algérie, lors d’un forum du journal El Moudjahid au début des années 2000. Comme pour confirmer l’information que j’avais donnée quelques semaines auparavant dans un reportage, alors que j’étais à cette époque à l’agence APS. Avec le massif du Dahra dans le dos, et les anciennes mines de Breira d’où partaient vers les années 1940-1950 le fer, le plomb et le cuivre vers la France et même au Chili, et le port de pêche, Beni Haoua reste ce gros bourg de 10.000 habitants, qui ne se réveille qu’en été.
Une dernière avant l’extinction des feux
Pourtant, des histoires cachées, mystérieuses, il y en a dans cette région où il n’y a pas grand monde en hiver. Comme cette ancienne mine de Breira (12 km au sud du village), d’où était extrait dans les années 1900 et bien avant de l’excellent minerai de fer. Les roues des locomotives « BB9004 » et « CC 71017 », qui ont pulvérisé le 28 et 29 mars 1955 le record du monde de vitesse (331 km/heure) sur une ligne droite dans les Landes, ont été coulées avec du minerai de fer provenant de cette mine.

Et, puis, il y a aussi pour ces vacanciers avides d’histoires merveilleuses tirées de la saga de la région, cette vérité qui veut que le fer utilisé pour l’ossature de la Tour Eiffel a été fabriqué en Lorraine à partir de minerai provenant des mines d’Algérie, du Zaccar (Miliana), de Rouina et probablement de Breira. Pour remercier les mineurs de la région, Gustave Eiffel a offert une horloge aux villageois de Carnot, l’actuel El Abadia, dans la wilaya de Ain Defla.
Beni Haoua réserve beaucoup de légendes à raconter à ses touristes de passage, pour qu’ils reviennent l’été d’après. Alors il faut, parfois, en inventer une. Cela fait rêver, et permet de gagner assez d’agent pour faire vivre les gens d’ici durant la longue période hivernale, quand le vent souffle et hurle sa nostalgie des gens de l’été, et que les vagues empêchent les gens de mer de sortir.
[1] Mama Binette, Harragas françaises naufragées au cap Ténès. Mahdi Boukhalfa. El Qobya Editions. Alger 2022.
Mama Binette, naufragée en Barbarie. Mahdi Boukhalfa. Editions du Net. Paris 2019. Nominée pour le prix du manuscrit francophone.
M. B.