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Omar Kazi-Tani, pédagogue, écrivain : « La littérature s’enseigne, mais se ressent et se vit aussi »

L’écrivain-romancier Omar Kazi-Tani est l’auteur d’une quinzaine de romans édités à l’Harmattan, Dar El Gharb, El Qobia, Éditions du Net et distribués par la FNAC et Amazone. Il est aussi le concepteur de manuels scolaires de langue française et auteur de nombreuses recherches en didactique. Ses dernières publications « La lyre de Thamugadi » (2022), « Ambitions et félonies » (2023), « Malak… et les autres », « Lui, contemporain d’un génocide », « Le mur des ombres ». Au cœur de ses ouvrages se trouvent notre société et son patrimoine culturel, nos traditions, nos mythes. L’homme de lettres et ancien psychopédagogue répond à nos questions.

En tant que poète, comment percevez-vous la concurrence entre l’image immédiate des écrans et le temps long de la lecture ? Est-ce une guerre perdue ou une mutation de l’imaginaire ?

Il nous arrive souvent de transgresser sémantiquement un vocable comme Utile et Futile. L’usage de vocabulaire spécifique nous conduit aussi à confondre le sens d’un mot, comme « déchiffrement », qui est le décodage et associativité de signes graphiques (alphabet), pour accès au sens, « déchiffrage », qui est le décryptage et associativité de signes représentatifs (icônes, symboles) pour établir la jonction entre le signifié, et le concept du signifiant. Dans les années 1960, est née la sémiotique. Dans son ouvrage « Déchiffrer le monde des images », Karine Philippe affirme que la sémiotique a pour but l’exploration du sens.

La sémiologie (…) a pour objet tout système de signes, les images, les gestes, les sons (R. Barthes, Le Degré zéro de l’écriture, Éléments de sémiologie, p. 79). Ce qui rend l’image plus rapide à interpréter. Il est cependant des images ambigües qui appellent à une vision synoptique. 

On oppose souvent la littérature « classique », parfois jugée intimidante, à une culture plus populaire. Comment rendre aux jeunes le goût de l’exigence sans les rebuter ?

Je considère qu’il n’y a ni écriture ni lecture innocente. Les textes authentiques qui font partie d’un vécu, sont un élément essentiel de la connaissance. Lire, comprendre, puis agir.

La poésie, par sa brièveté et son intensité, n’est-elle pas le format le plus adapté à notre époque de l’instantanéité pour ramener les jeunes vers le livre ?

La poésie est un genre littéraire qui sublime le langage par le rythme, les sonorités et les images. Véritable éveil des sens et de la mémoire, elle touche la sensibilité du lecteur grâce à sa musicalité et son harmonie. Cet art ne repose pas uniquement sur l’inspiration, mais s’appuie également sur la versification : un ensemble de règles techniques et de contraintes formelles que le poète utilise avec précision pour donner au sens toute sa profondeur.

Selon vous, quel rôle l’Académie ou les institutions culturelles doivent-elles jouer aujourd’hui pour soutenir les jeunes auteurs et les circuits de lecture de proximité (librairies, bibliothèques) ?

Les ambitions des jeunes auteurs sont assurément le tremplin de l’expression écrite dans toute sa beauté. Nos institutions culturelles doivent mettre en place les moyens adéquats au développement de l’art scriptural. Les bibliothèques seraient le lieu idéal pour lire et déclamer. Des récitals de poésie, suivis de récompenses, seraient l’atout majeur pour promouvoir la poésie et la lecture.

Vous qui avez manié la langue française sous toutes ses formes, comment convaincre les jeunes générations que la maîtrise du verbe est leur première arme d’émancipation sociale ?

En général, quatre dimensions fondamentales que sont : l’écoute, l’expression orale, l’expression écrite et la lecture, doivent être développées par l’école. Le phénomène d’imprégnation n’est pas négligeable, le bain sonore, la prise de parole en situation authentique sont d’importants appoints à mettre en œuvre pour décomplexer les lecteurs, futurs orateurs. L’environnement social a son mot à dire, car une langue étrangère se conforte par des éléments culturels, qui viendraient renforcer la phonétique, la prosodie et les outils du langage, substrats incontournables de maîtrise d’une langue étrangère et facteur d’émancipation sociale. Nous n’omettrons pas de souligner que les activités ludiques ayant pour base le dialogue représentent un effet compétitif à développer.

Si vous deviez suggérer une réforme symbolique dans la manière d’enseigner la littérature à l’école, quelle serait-elle ?

Il n’y a pas de réforme symbolique, mais une prise de conscience reposant sur l’adaptabilité de l’apprenant pour élargir ses horizons. La littérature s’enseigne, mais se ressent et se vit aussi. Lire pour connaître, lire pour se cultiver et lire pour s’ouvrir sur le monde. Les retours de lecture et la diversité des textes constituent la plateforme idéale aux échanges oraux et annoncent l’appropriation des structures langagières de base.

Vous donnez de nombreuses conférences : avez-vous remarqué un changement dans l’écoute des jeunes ? Le « dire » est-il devenu nécessaire pour donner envie de « lire » ?

Au cours de mes conférences, j’insiste sur la portée du verbe dire. Si nous parvenons à convaincre nos apprenants que dire c’est parler mais aussi se dire, c’est-à-dire se livrer aux lecteurs, faire connaître sa personnalité, ses idées, se dénuder de ses oripeaux de contraintes socioculturelles et de monolinguisme, se laisser découvrir par les autres, nous aurions fait le pas nécessaire, pour nous dire à celles et ceux qui aiment la littérature. L’expression orale rend ardu cet objectif, en raison des caractères et des tempéraments, de la timidité et d’éventuels troubles affectant le rythme et la fluidité de la parole, comme le bégaiement. Mais lire c’est aussi libérer la parole, la fluidifier, l’enrichir et la rendre attrayante.

Propos recueillis par Adila Katia

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