PAR MADANI SID-AHMED*
La crise climatique n’est pas uniquement une affaire de perturbation de saisons, ni dans l’émission du gaz à effet de serre ou de fonte des glaces. Elle traduit un déséquilibre bien plus profond : celui de l’écosystème dans son ensemble.
Loin d’être un simple symptôme atmosphérique, le dérèglement climatique est la conséquence directe d’une rupture systémique entre l’homme et la nature. Nous avons tourné nos regards vers le ciel pour chercher des réponses, oubliant que la clé de notre survie se trouve peut-être sous nos pieds.
Le sol, souvent perçu comme un simple support inerte, demeure le grand oublié des politiques environnementales. Et pourtant, il constitue le cœur battant de la planète, la matrice silencieuse d’où jaillit toute forme de vie. Les travaux de Claude et Lydia Bourguignon ont révélé qu’un seul gramme de sol sain contient plus d’un milliard de micro-organismes : bactéries, champignons, algues, protozoaires, nématodes…
Cet univers invisible orchestre les processus essentiels à la vie : la décomposition de la matière organique, la fixation du carbone, la régulation hydrique, la fertilité des cultures et la stabilité structurale. Là où l’œil humain ne perçoit qu’une masse sombre, se déploie un réseau d’une complexité fascinante, véritable miroir de la vie terrestre. Cependant, ce monde souterrain s’effondre sous la pression de nos modèles agricoles contemporains. L’intensification de l’agriculture par l’usage des pratiques orientées vers la production, fondée sur le labour profond, les engrais de synthèse, les fongicides, les herbicides et la monoculture, a bouleversé l’équilibre biologique du sol. Ce qui devait nourrir l’homme s’est transformé en un processus de stérilisation progressive ; le labour détruit la structure du sol, altérant sa porosité et perturbant les galeries des vers de terre.

Un cercle vicieux
Les engrais chimiques rompent les symbioses naturelles entre racines et micro-organismes. Les pesticides, sous couvert de protection, anéantissent la microfaune bénéfique. Quant à la monoculture, elle réduit la diversité végétale et microbienne, épuisant les ressources et favorisant l’érosion. Ce cercle vicieux conduit à une mort lente des sols que les chiffres confirment : selon la FAO, près de 40 % des sols mondiaux sont aujourd’hui dégradés et une proportion significative d’entre eux ne peut plus être restaurée.
Les conséquences de cette dégradation dépassent la seule fertilité des terres. Elles s’étendent à l’ensemble du vivant. La disparition progressive de la vie souterraine entraîne une cascade d’effets sur la biodiversité : insectes pollinisateurs, oiseaux, microfaune aquatique, tous subissent l’effondrement d’un maillon essentiel.
Autrefois puits de carbone, le sol est désormais devenu une source d’émissions. La dégradation de sa matière organique affaiblit sa capacité de rétention d’eau, accélérant à la fois la désertification et les inondations. Les paysages s’uniformisent, les écosystèmes se morcellent, et la Terre voit s’effacer peu à peu sa mémoire biologique. La mort des sols marque ainsi la disparition silencieuse de la biodiversité.
Ces dérives résultent d’un paradigme hérité de la modernité industrielle, où la terre n’est plus perçue comme un être vivant mais comme un instrument de production. Dans cette logique, le rendement a pris le pas sur l’équilibre et la productivité sur la durabilité. Pourtant, les limites de ce modèle sont désormais évidentes. Les sols épuisés ne peuvent plus remplir leurs fonctions écologiques. Ils ne filtrent plus, ne nourrissent plus, ne respirent plus. Et en tentant de compenser cette perte par davantage de technologies et de produits chimiques, l’homme ne fait qu’aggraver la fracture qu’il a lui-même créée.

Le sol, un organisme collectif
Le salut ne viendra pas d’un renforcement des outils d’exploitation, mais d’une redéfinition de notre rapport à la terre. Il s’agit de rétablir la continuité des cycles naturels, de restaurer la matière organique et la diversité biologique. Des modèles agroécologiques et permaculturels, déjà éprouvés sur plusieurs continents, démontrent qu’il est possible de produire en respectant la vie du sol. Ces approches privilégient la régénération plutôt que la détérioration, la diversité plutôt que l’uniformité, la coopération avec le Vivant plutôt que sa domination. Elles reposent sur une vision éthique et systémique : comprendre que le sol n’est pas un simple élément du paysage, mais un organisme collectif, un tissu vivant dont dépend la stabilité de notre propre existence.
En définitive, la question climatique ne pourra trouver de réponse durable sans une réhabilitation du sol dans nos consciences et nos politiques. Le sol est à la fois le témoin et la victime de notre époque. En le réduisant à une ressource, nous avons oublié qu’il est une condition de la vie. Le redécouvrir, le soigner, le protéger, c’est renouer avec la trame invisible qui relie toutes les formes d’existence. C’est aussi replacer l’humain à sa juste place : non pas au-dessus de la nature, mais en son sein. La transition écologique commence ici, là où nos pieds touchent la terre.
MS-A.
*Expert agronome en grande culture