Née en 1956 à Mila, Zahia Grandi a vécu entre Annaba et El Tarf où elle a développé dès son jeune âge une sensibilité particulière pour les mots et la lecture. Son amour pour la littérature s’est manifesté très tôt, avec la composition de son premier poème à seulement 10 ans. À 16 ans, elle publiait déjà dans une revue nationale, El Djazairia, marquant ainsi le début d’une carrière littéraire riche et engagée. Parallèlement, elle fut correspondante de presse pour le journal national El Acil, où elle publia également ses poèmes. Sur le plan professionnel, Zahia Grandi a consacré une grande partie de sa vie à la jeunesse et à l’éducation en Algérie. Éducatrice spécialisée, conseillère pédagogique, inspectrice de l’administration et des finances, elle a occupé diverses responsabilités croissantes : directrice de maison de jeunes, directrice du Centre d’Information et d’Animation de la Jeunesse, puis directrice de la jeunesse et des sports. Son engagement dans le développement culturel et éducatif des jeunes a toujours été étroitement lié à sa passion pour la littérature et l’écriture. L’autrice a débuté sa carrière littéraire par la poésie, avant d’explorer la nouvelle et le roman. La littérature a toujours accompagné sa vie, tant dans ses réflexions personnelles que dans ses engagements sociaux et culturels. Elle a été sélectionnée à deux reprises par la Journée Internationale du Manuscrit Francophone à Paris, une reconnaissance de son talent et de sa contribution à la francophonie. Membre fondatrice de la Maison de la Poésie Algérienne, elle participe activement à la promotion de la poésie et de la culture littéraire en Algérie. Elle a également été commissaire à deux éditions des Journées Littéraires sur la Palestine, organisées par la Maison de la Culture de Tarf, renforçant ainsi son rôle dans l’animation et la diffusion de la littérature au niveau national. Son écriture se caractérise par une sensibilité à la mémoire historique de son pays, ainsi qu’un engagement en faveur de la parole des femmes et de la justice sociale. Parmi ses influences majeures figurent Mouloud Feraoun, Kateb Yacine, Assia Djebar, ainsi que la littérature française classique (Victor Hugo, Balzac, Molière) et la pensée engagée (Jean-Paul Sartre, Frantz Fanon).
Sa bibliographie se compose de recueils de poésie : « Délires » (Édilivre, Paris, 2014) ; « À l’encre de nos mots », (recueil collectif, Bookelis, France, 2017), « Ces réfugiés » (Édinet, Paris, 2018) ; « Le Peuple du vendredi » (Édinet, Paris, 2019) ; « Au féminin » (El Khayel, Algérie, 2025) ainsi que de nouvelles : « Le ruisseau des Djinns » (Édilivre, Paris, 2016) ; « Jeunesse égarée » (Édinet, Paris, 2018). Son roman « Cœur de Lotus (Éditions El Khayel, 2025) a été bien accueilli et a été le thème d’études et de débats le 8 janvier 2025 à la Bibliothèque principale d’El Tarf.
Le Chélif : Quel a été le déclic majeur qui a transformé votre désir d’écrire en une nécessité absolue ?
Zahia Grandi : Mon histoire avec les mots a commencé dès l’école primaire. À cette époque, les volumes de la Bibliothèque Rose et Verte n’étaient pas de simples livres, mais de véritables portails vers l’évasion, semblables aux mondes que Jules Verne ouvrait à ses lecteurs ou aux aventures initiatiques chères à Hector Malot. En les dévorant, je nourrissais une imagination avide de découvertes et de liberté. Très tôt, cette passion pour la lecture s’est accompagnée d’une fascination pour les grands classiques de la littérature française. Je me souviens de mes premières émotions face à Les Misérables de Victor Hugo, où la souffrance humaine se mêle à l’espérance, ou encore devant la finesse psychologique de Balzac dans Le Père Goriot. Ces œuvres m’ont appris que l’écriture pouvait être à la fois un miroir de la société et une plongée profonde dans l’âme humaine. Parallèlement, l’univers théâtral de Molière a profondément marqué mon regard sur le monde. À travers L’Avare, Le Misanthrope ou Tartuffe, j’ai découvert la puissance de la satire, l’art de dénoncer les travers humains avec humour et intelligence. Ses comédies m’ont enseigné que la littérature pouvait faire rire tout en éveillant les consciences. Naturellement, cette immersion précoce dans la lecture s’est transformée en une aisance pour l’écriture ,mes rédactions scolaires se distinguaient déjà par leur richesse d’expression et leur sens du récit. Mais le véritable tournant s’est produit à l’âge de dix ans. C’est à ce moment précis que j’ai composé mon premier poème. Ce fut un choc, une révélation, mon premier véritable déclic. À partir de là, je n’ai plus jamais cessé d’écrire. J’ai commencé à consigner mes pensées, mes rêves, mes peurs et mes espoirs dans des cahiers qui sont devenus mon refuge intime, mon laboratoire secret de création. L’écriture est alors devenue pour moi un espace de liberté, un dialogue constant avec moi-même et avec les grands auteurs qui m’avaient précédée, comme si leurs voix me suivaient silencieusement à chaque ligne. »
Où puisez-vous votre inspiration ?
Ma source d’inspiration ne se situe pas à l’extérieur de moi-même ; elle est profondément enracinée dans mon histoire intime et collective. Elle naît d’un cri viscéral, d’un refus absolu de l’injustice infligée aux plus vulnérables. Depuis toujours, je ressens cette nécessité intérieure de me faire la voix des opprimés, de porter par l’écriture ce que tant d’existences n’ont pu exprimer.Cette posture s’inscrit pleinement dans ce que Jean-Paul Sartre a théorisé comme la littérature engagée, une littérature qui ne se contente pas de décrire le monde, mais qui agit sur lui. Sartre affirmait que l’écrivain est responsable de son époque et que chaque mot est un acte. Cette conception résonne profondément en moi : écrire n’est jamais neutre, c’est choisir un camp, prendre position face à l’injustice.Dans la même lignée, la pensée de Frantz Fanon a marqué mon regard sur l’oppression et ses séquelles psychologiques. Fanon a montré que la domination coloniale ne détruit pas seulement les corps, mais aussi les consciences, et que la reconstruction passe par la réappropriation de la parole et de l’identité. Son œuvre m’a appris que l’écriture peut devenir un outil de libération, un espace où se reconstruit la dignité humaine.Cette conscience engagée s’est également nourrie des écrivains algériens de la résistance. Mouloud Feraoun, par la sobriété poignante de Le Fils du pauvre, a su donner chair à la souffrance silencieuse des dominés. Kateb Yacine, avec la puissance poétique et révolutionnaire de Nedjma, a transformé la littérature en arme symbolique contre l’oppression coloniale. À travers eux, j’ai compris que la plume pouvait devenir une forme de combat, une réponse littéraire à la violence de l’histoire.Ainsi, mon inspiration puise à la fois dans la mémoire douloureuse de la colonisation et dans cette tradition de la littérature engagée qui refuse l’indifférence. Prendre la plume, pour moi, c’est transformer la souffrance en parole, l’injustice en conscience, et l’histoire en un levier de transmission. Écrire devient alors un acte de résistance pacifique, mais profondément subversif, visant à réveiller les consciences et à rendre aux oubliés leur humanité. »
« Ces réfugiés » A qui s’adresse-t-il ?
« Ces réfugiés » est un recueil de poésie dédié à celles et ceux que la guerre, la violence et l’oppression ont arrachés à leurs terres natales. Contraints de fuir la mort, ils emportent avec eux l’essentiel : des enfants innocents, des souvenirs brisés, et l’espoir fragile d’un lendemain possible. Ils s’élancent vers l’inconnu, entassés sur des embarcations précaires, défiant la mer et le destin, sans savoir ce qui les attend au-delà de l’horizon. Beaucoup n’ont jamais atteint la rive promise ; des milliers ont laissé leur vie dans les flots, engloutis dans le silence et l’oubli, sans sépulture ni adieu. Tous étaient animés par une même quête : celle d’une existence paisible, affranchie de la peur et de la faim. Mais une fois arrivés sur des terres étrangères, un autre combat les attendait – celui de la survie, de la dignité, et de la reconnaissance de leur humanité. Ce recueil se veut une mémoire vivante, un cri poétique pour ceux dont les pas errent encore entre l’exil et l’espérance.
Votre engagement culturel est -il constant ?
J’agis, dans la mesure de mes moyens, pour l’émancipation de la culture sous toutes ses formes. Je crois profondément que la culture est un levier de conscience, de liberté et de transformation humaine. Aujourd’hui, j’espère ardemment que le livre retrouvera la place centrale qui lui revient, non comme un objet du passé, mais comme une force vivante capable d’éclairer le présent et de nourrir l’avenir. C’est un combat exigeant dans un monde dominé par le numérique, où la vitesse menace parfois la profondeur. Pourtant, loin de s’y opposer, il nous appartient d’apprivoiser ce numérique, de l’utiliser intelligemment et éthiquement au service du livre, de la lecture et de la transmission culturelle. Le progrès ne doit pas effacer la pensée, mais l’accompagner ; car une société qui lit est une société qui résiste, qui crée et qui se projette avec lucidité.
Votre dernier roman « Cœur de Lotus » vous le présentez sous quelle forme?
Le roman Cœur de lotus s’inscrit dans une démarche narrative qui articule étroitement l’histoire collective et l’expérience intime. En prenant pour toile de fond une Algérie en pleine mutation, marquée par les séquelles de la colonisation et les fragilités de l’après-indépendance, l’œuvre propose une lecture humaniste de l’Histoire, envisagée non comme une succession de faits, mais comme une réalité vécue et intériorisée par les individus. La figure de Nora constitue le pivot central du dispositif narratif. À travers son regard, le récit adopte une focalisation interne qui permet de saisir les bouleversements politiques et sociaux à hauteur d’être humain. De l’enfance dans un village soumis à la violence coloniale à l’âge adulte dans une Algérie indépendante mais instable, le parcours de Nora dépasse la simple trajectoire individuelle pour devenir emblématique d’une génération prise entre tradition et modernité, espoir et désillusion, attachement et renoncement. Cœur de lotus s’affirme ainsi comme une œuvre de transmission et de réflexion, rappelant que la littérature demeure un espace privilégié pour interroger l’Histoire, réparer les fractures de la mémoire et réaffirmer la puissance de l’émotion humaine face à l’adversité.
Parlez-nous de votre dernier recueil de poésie « Au féminin » ?
Au féminin est un recueil de poésie qui traverse le temps et explore avec une infinie délicatesse l’univers des femmes, afin de le révéler et de l’élever. Elles sont épouses, mères, sœurs ou filles : des visages multiples d’une force douce, indomptable et résistante à toute rupture. De leur tendresse à leur fermeté, de leurs blessures invisibles à leurs victoires silencieuses, elles transmettent à travers les générations des valeurs profondément enracinées, sans lesquelles le monde perdrait sa saveur et sa lumière. Présentes sur tous les fronts, elles luttent dans l’ombre comme sous la pleine lumière : dans les foyers, dans les rues, et sur les champs de bataille. Palestiniennes, Afghanes, Algériennes ou venues de tout autre horizon, elles se battent chaque jour pour la survie, l’amour et la protection. Leur courage, trop souvent invisible, tisse les fils mêmes de l’humanité.
Un dernier mot pour conclure…
La première pensée qui me vient va à mes enfants, à mes petits-enfants et à toute ma famille, sans oublier l’ensemble de la jeunesse algérienne, car l’avenir est aujourd’hui entre les mains de cette nouvelle génération porteuse de rêves, de responsabilités et d’espoir. J’adresse à cette jeunesse un message de sagesse et de confiance : ne baissez jamais les bras et ne courbez jamais la tête devant les difficultés. Rappelez-vous toujours que chaque problème a une solution, même lorsque le chemin paraît obscur. Laissez le positif dominer vos pensées, car la force intérieure est le premier pas vers le changement. L’Algérie a besoin de ses enfants : de leur intelligence, de leur courage et de leur engagement. Du fond du cœur, je souhaite à mon pays bien-aimé le progrès, la prospérité et une paix durable, afin que toutes les générations puissent jouir d’une vie digne et d’un avenir empreint de confiance et d’espérance.
Propos recueillis par Adila Katia