PAR JACQUELINE BRENOT*
En hommage au Dr Mahmoud Aroua, médecin anesthésite-réanimateur et écrivain talentueux, qui s’est éteint le 8 février dernier, son amie Jacqueline Brenot, écrivaine, nous envoie une chronique sur « Sentiments sous anesthésie », un des 10 ouvrages publiés par le défunt. Le Dr Aroua a écrit notamment « L’enfant qui ne pleure jamais », « Un ange sur McDonald » et « Staten Island ». Auteur prolifique, il s’est également intéressé à « Ibn Rushd le médecin », au « Traitement de la douleur, de la médecine arabe à la médecine moderne », « L’anesthésie et la réanimation dans l’histoire de la médecine islamique » et à « Ibn Hamadush Al-Djazaïri, le savant solitaire du XVIIIᵉ siècle », paru en 2025 chez Casbah Edition.
Une des vertus majeures de la littérature est de redonner vie à leurs auteurs le temps ou plus d’une lecture des œuvres. L’ouvrage intitulé « Sentiments sous anesthésie » évoqué pour cette gageure n’a pas été choisi comme seul témoignage de l’œuvre du défunt Mahmoud Aroua, médecin-anesthésiste-réanimateur, passionné de Littérature, de Poésie et d’Histoire de la Médecine, sur le mode du roman et de l’essai, mais c’est ici une illustration du quotidien du médecin consciencieux et dévoué qu’il fut, de toute évidence, par le réalisme de son écriture, même si les personnages sont notés comme « fictifs ». Il sera donc le vecteur de cet hommage, suite à la récente disparition de son auteur.
Dès les premiers chapitres, le caractère discret mais avisé, professionnel, accompagné d’un sens aigu de la dérision face aux aléas et drames vécus dans les Urgences, incarné par le personnage Hakim, irriguent le style et témoignent d’une grande exigence et d’une extrême rigueur, qualités requises à tout anesthésiste-réanimateur, et rendent évident l’intérêt pour cette profession plus qu’indispensable.

Dans les tristes circonstances de la disparition de notre cher collègue écrivain, « Sentiments sous anesthésie » se présente comme l’un de ses dix ouvrages, publié en 2019 par l’ANEP, qui nous permet d’accéder avec intérêt et respect aux thèmes et style de ce médecin spécialiste et écrivain prodigue. En trente-cinq chapitres, datés précisément du « Lundi 1er juin 1987 » au « Jeudi 8 septembre 1993 » (l’épilogue), comme autant d’épisodes d’une période d’une vie de praticien hospitalier, Hakim comme des reportages, l’auteur plonge le lecteur dans le quotidien d’un jeune médecin confronté aux soins en urgence, aux exigences des malades hospitalisés, sans pathos, avec la mise en action d’un arsenal opératoire impressionnant de « respirateur, monitoring cardiaque, seringues électriques pour assurer une vitesse constante des perfusions,… »… « pour une guerre impitoyable à l’issue incertaine ». Le tableau est posé sans transition, affranchi et efficace.
A travers des histoires courtes rythmées par des dialogues pris sur le vif, souvent truculents de réalisme tels des séquences filmées en direct, un ballet réglé de gestes chirurgicaux, des engagements du corps médical confronté à la mort, au sauvetage in extremis des patients, sans oublier les incidents techniques des blocs opératoires mettant en péril les soins intensifs. Les chapitres égrènent des histoires et anecdotes authentiques qui ne peuvent que relevées du vécu.
Dans cet environnement complexe et fragile, très envahissant dans la vie des soignants, d’une plume vive, aussi affûtée qu’un scalpel, Mahmoud Aroua mêle la vie quotidienne et professionnelle d’Hakim l’anesthésiste, côtoyant celle de ses confrères et consœurs en blouses blanches, constamment entre espoir et découragement. Sans filtre, en direct, dans les couloirs et dans les salles d’opération, les propos des soignants s’échangent autour des interventions en urgence qui sauvent des vies.
Envers et contre tout, cet environnement hospitalier, décrit de main de maître, traverse en trombe les histoires du quotidien, agit comme un vaccin, comme une thérapie, contre toute forme d’hypocondrie, ou crainte et anxiété générées par le milieu médical. Parfois, entre deux interventions, la vie extérieure réapparait à travers un trajet entre le domicile et l’hôpital, avec « le soleil bien haut » et « le calme plat de la mer », pointe de poésie simple, un levain qui rassure. L’attachement naissant entre le passionné de médecine Hakim et l’énigmatique accompagnatrice d’enfants malades Nadine est une fenêtre entrebâillée à un Ailleurs, à l’espoir.

Cet ouvrage offre un panorama de ces héros du quotidien que sont les médecins et en particulier les anesthésistes et les chirurgiens qui tiennent la vie des patients entre leurs mains et en même temps, une reconnaissance, une gratitude.
Sans nul doute, le personnage de ce médecin Hakim, animé d’un sens extrême du dévouement, du respect de la vie, ne peut être que l’expression enthousiaste et très réaliste de son auteur.
Cet ouvrage remarquable, saisissant, attachant, par son sujet et la force de son style, devrait être glissé dans les trousses de survie de chaque praticien, tant sa puissance de conviction est un antidote au découragement, une sorte de vitamine C ou B12 contre la mélancolie, un couteau-suisse pour la survie.
Que son auteur, Mahmoud AROUA, soit à jamais remercié à titre posthume de son talent et de son profond humanisme ! Plus que sa tâche de médecin anesthésiste-réanimateur des corps de ses patients, il a accompli à travers ce livre et du regard juste et acéré, porté sur le corps hospitalier, un tour de force, une thérapie des âmes, des consciences, en confrontant ses lecteurs au cœur de salles de réanimation et de leur effervescence vitale, comme au sein d’une ruche où le miel s’y fonde et s’y érige, s’y préserve, en nectar de Vie.
J. B.
Mahmoud AROUA, « Sentiments sous anesthésie », ANEP Editions – 2019.