Propos recueillis par Katia Adila*
Psychologue, psychothérapeute et auteure d’un ouvrage « Tilelli – Face au harcèlement à l’école paru aux éditions Odyssée, Mme Ferroudja Hamici-Fares a accepté de répondre aux questions de notre collaboratrice Katia Adila. L’entretien a porté essentiellement sur le harcèlement à l’école, un phénomène qui ne cesse de se développer dans les établissements scolaires et pas seulement. Les chiffres sont alarmants et doivent faire réagir la société tout entière car, faute d’une prise en charge psychologique de l’enfant victime de harcèlement, ce dernier n’aura aucune chance d’évoluer dans ses études ni de s’épanouir dans son milieu social. En somme, le phénomène n’est pas à prendre à la légère et nécessite donc des actions fortes à tous les niveaux. Ecoutons-la :
Pouvez- vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a amenée à écrire « Tilelli face au harcèlement à l’école » et d’en faire votre cheval de bataille?
Avant tout, je vous remercie de votre intérêt au harcèlement, ce fléau mondial ô combien méconnu et sous-estimé dans notre société, et de me donner l’occasion de sensibiliser et de conscientiser les lecteurs quant à la nécessité de le prendre en charge par toutes les instances concernées. Je remercie également M. Oubellil, des éditions l’Odyssée, qui n’a pas hésité à éditer mon récit, premier du genre en Algérie sur le harcèlement scolaire ; la palme revient aux deux collégiennes qui ont accepté d’emblée de partager une part de leur vie de victime en annexe du livre. Psychologue clinicienne et praticienne EMDR (Eye Movement Desensitization Reprocessing), je reçois quotidiennement à mon cabinet des victimes de cette maltraitance récurrente qui peut toucher tous les âges et tous les genres. Dans mon récit, je parle des enfants mais il est important de savoir que le processus de destruction du harcèlement moral et les symptômes qui en découlent ainsi que la prise en charge sont les mêmes que pour l’adulte que ce soit en milieu familial, professionnel ou dans la rue, bref, dans tous les milieux de vie. Mon cabinet est devenu le réceptacle de toutes les souffrances humaines causées essentiellement par d’autres humains. En tant que psychothérapeute, il me semble important d’apporter ma pierre à l’édification d’une communauté résiliente. Je me devais de porter leur voix sur la scène publique. Les chiffres sur le harcèlement scolaire sont alarmants et doivent interpeller toute la société. Ainsi, selon l’Unesco, un élève sur trois est victime du harcèlement scolaire dans le monde.
« Tilelli », inspirée de faits réels, est l’histoire d’une collégienne modèle qui passe au lycée avec beaucoup d’enthousiasme mais qui voit sa vie totalement bouleversée à cause de « la méchanceté gratuite » de ses camarades. Le lecteur peut suivre, au fil de l’histoire, l’évolution de ce mal insidieux, dévastateur, parfois fatal, à l’abri des regards, comparé à raison au cancer.
Selon vous, quelles sont les principales formes de harcèlement scolaire que vous rencontrez chez les jeunes ?
Il est important de signaler que le harcèlement peut commencer en préscolaire et se poursuivre à l’université. C’est une violence qui porte atteinte à l’intégrité physique et psychique et peut mener à la mort. Le harcèlement se différencie des autres maltraitances par sa répétition et le sentiment d’impuissance qu’il induit chez la victime en raison du rapport de pouvoir. Il peut revêtir plusieurs formes : verbale, physique et psychologique. Le harcèlement scolaire peut se poursuivre sur les réseaux sociaux, ne laissant aucun répit à l’élève même après les cours, avec des piratages, intimidations, ou publication de photos dévalorisantes. Plus récemment, est apparu le phénomène du harcèlement sexuel à l’école, sujet tabou par excellence. Nul n’est à l’abri.
Quels sont les signes ou les comportements qui peuvent indique qu’un élève est victime de harcèlement ?
Les signes révélateurs du harcèlement sont les changements comportementaux et émotionnels qui s’installent progressivement parallèlement à l’escalade du harcèlement. Ceux-ci se manifestent sous des formes diverses. Typiquement, cela peut se présenter sous forme de troubles du sommeil et de l’alimentation, qui peuvent être accompagnés ou non de manifestations somatiques (tels des boules dans la gorge, vomissements ou eczéma). Le comportement change également avec des signes plus fréquents d’irritabilité, d’anxiété, d’agressivité, de peur paralysante, d’automutilations, de tristesse ou de mutisme. Progressivement, l’enfant montre un désintérêt pour toutes les activités, déprime, régresse et n’arrive plus à assimiler ses cours ni à les comprendre, conduisant au décrochage et à l’échec scolaire.
Comment le harcèlement scolaire impacte-t-il le développement psychologique et émotionnel de l’enfant ?
Comme toutes les violences, le harcèlement scolaire est un trauma qui peut impacter le développement de l’enfant de manière dramatique et avoir des conséquences fâcheuses sur son cerveau. Des IRM ont même mis en évidence un changement de volume de certaines régions du cerveau et des connexions neuronales dans des cas de harcèlement scolaire. Il engendre ainsi des difficultés d’adaptation, des phobies et des échecs sur le court terme et un syndrome post traumatique sur le long terme qui prolonge les symptômes et la souffrance au-delà de l’évènement, voire jusqu’à l’âge adulte, lui obstruant ainsi tous les horizons. Dans les cas extrêmes, il peut mener à la dépression et à diverses addictions telle l’alcoolisme, la toxicomanie, la cyberaddiction, voire au suicide.
Quelles stratégies ou approches utilisez-vous pour aider les victimes à surmonter leur expérience de harcèlement ?
A mon cabinet, quand je reçois des patients, le mal s’est déjà installé depuis des mois voire des années. Le facteur principal qui motive les parents à consulter est la régression académique ou l’échec scolaire de leur enfant. Avec mes patients, je traite le harcèlement grâce à la thérapie EMDR, l’une des thérapies les plus indiquées et qui cible les mémoires traumatiques des individus, et comme appoint, des techniques de stabilisation et de relaxation permettant au sujet de gérer ses angoisses.
Comment impliquez-vous les familles, les enseignants et l’école dans la prévention et la gestion du harcèlement scolaire ?
Une collaboration école-parents est essentielle afin d’établir une relation de confiance dans l’intérêt de l’enfant. Des rencontres régulières doivent être instaurées pour informer et échanger afin de trouver des solutions durables. Les regards croisés enrichissent les débats. Les uns et les autres devraient être vigilants et signaler le moindre soupçon de harcèlement et intervenir si nécessaire face aux attroupements des élèves ou face à l’isolement de l’un d’entre eux. Il y a lieu d’adresser la victime à un professionnel de la santé mentale. Il incombe également à l’entourage signaler tout changement ou toute anomalie dans le comportement de l’élève. Quand un enfant ne se sent ni compris, ni cru, ni écouté, il peut se taire à jamais.
Quelles sont les principales causes ou facteurs qui favorisent le harcèlement dans un établissement scolaire ?
Le harcèlement apparait essentiellement en situation de crise systémique ou individuelle. La victime est souvent stigmatisée par un groupe et rarement par une seule personne, pour sa différence physique, culturelle, économiques ou sexuelle. La vulnérabilité de l’enfant et l’effet de groupe risquent d’exacerber la violence envers autrui, ajouté à cela le manque d’information, de cadrage et de vigilance des parents et des enseignants.
Souvent, l’harceleur répare ses propres blessures psychiques grâce à ce sentiment de toute puissance que lui confèrent ses actes surtout lorsque les autres élèves s’allient à sa cause. Certains facteurs qui peuvent contribuer à l’installation du harcèlement sont l’absence de règles claires et équitables, le favoritisme, la culture de la violence et le laxisme des adultes démissionnaires. Au contraire, la sécurité au sein d’une famille où prévaut une communication respectueuse est un ciment pour établir des relations humaines sans domination.
Quelles mesures concrètes les établissements peuvent-ils mettre en place pour prévenir le harcèlement?
Des mesures simples peuvent être mises en place, tels la sensibilisation et l’information sur ce qu’est le harcèlement et son repérage, les risques, les solutions et comment l’identifier. Inviter des professionnels pour des réunions ou des conférences et mobiliser les associations qui œuvrent à l’intérêt de l’enfant peut également s’avérer porteur. Cela peut conduire, par exemple, à mettre au point des questionnaires d’auto-évaluation pour détecter précocement les situations de harcèlement. Les élèves doivent également être acteurs de cette lutte anti-harcèlement et former une communauté protectrice autour des élèves harcelés pour signaler et agir, encadrés par leurs professeurs. Certains jeux peuvent les aider à développer leur empathie tel que le jeu des trois figures : harceleur, harcelé et témoins (ou suiveurs).

Comment la psychologie peut-elle contribuer à la prévention du harcèlement et à la promotion d’un climat sain ?
L’UNESCO souligne la congruence entre les violences, la santé mentale et les résultats scolaires. L’école, censée être un lieu de savoir sécure, devient un champ de bataille destructeur. La psychologie à elle seule ne peut avoir un impact important sans l’implication des pouvoirs publiques, du personnel éducatif, et de la famille qui doivent collaborer dans l’intérêt de l’enfant ; et ce en développant des compétences psychosociales, en réintroduisant l’éducation civique et en rétablissant les valeurs de respect et du vivre ensemble. D’où la nécessité de faire de l’école un lieux d’apprentissage dans le confort, notamment avec des programmes scolaires allégés, et non un lieu de concurrence effrénée. Cela passe par l’amélioration des relations entre parents, enseignants et élèves. La présence de psychologues formés à la gestion des émotions, à la création d’espaces privilégiés de parole où les victimes sont déculpabilisées et où la priorité est donnée à l’enfant avant l’élève.
Quelles recommandations donneriez-vous aux jeunes victimes et à leurs proches pour faire face à cette situation ?
Le harcèlement est une scène de mauvais goût qui se joue à trois : le harceleur, le harcelé et les témoins actifs ou passifs. Tout d’abord, l’enfant est encouragé à parler à une personne de confiance qui puisse l’écouter et respecter son ressenti. En cas de cyber-harcèlement, il est recommandé de faire des captures d’écran des messages reçus et des photos. L’école peut, entre autres, mettre à disposition des élèves une « boite de parole » posée dans un endroit discret afin que ceux qui n’osent pas en parler puisse l’écrire. Elle peut également organiser des journées de sensibilisation contre le harcèlement moral en général et scolaire en particulier. D’autre part, les parents et enseignants doivent être vigilants et intervenir auprès de l’enfant. Si l’enfant parle « d’embêtements », il faut le prendre au sérieux et éviter les phrases assassines comme « ne les écoute pas », « défends-toi », « tu es un poltron », « tous les enfants se chamaillent », « ils veulent juste s’amuser », « c’est de ta faute » … C’est aux adultes d’agir, avec l’accord de l’élève lui-même, car les enfants harcelés appréhendent les représailles plus que tout, et risquent alors de perdre confiance davantage.
Pensez-vous que la sensibilisation et l’éducation dans les écoles sont suffisantes pour réduire le harcèlement ? Que pourrait-on améliorer ?
La sensibilisation et l’éducation sont certes importantes mais pas suffisantes. La presse et les médias ont un rôle à jouer de ce côté-là, de même que les communications des professionnels par le biais de conférences par exemple. Les pouvoirs publics doivent également se pencher sur la question en mettant les moyens d’information à la disposition des écoles, en émettant des lois qui sanctionnent le harcèlement scolaire, et en assurant une formation en la matière aux enseignants et psychologues scolaires. Enfin, les échanges et l’écoute au sein de l’établissement restent primordiaux, à la fois entre élèves et avec les enseignants. Des actions de sensibilisation par des professionnels et la mise en place d’un numéro vert à l’intention des élèves, du personnel éducatif et des parents peut également libérer la parole.
Quels conseils donneriez-vous aux enseignants et au personnel éducatif pour mieux détecter le harcèlement et intervenir au mieux ?
Le personnel doit contribuer à instaurer un climat de non-jugement, de bienveillance, de respect et d’empathie afin de faciliter la communication, l’écoute de la victime et sa déculpabilisation. Il est nécessaire de l’assurer d’une présence et d’une aide bienveillante. Par ailleurs, encourager les élèves à dénoncer les agressions et à intervenir s’il le faut, limitera les méfaits du harcèlement. Il arrive aussi que le personnel en question harcèle un ou plusieurs élèves ou que le personnel lui-même subisse cette maltraitance. Le rôle des éducateurs est aussi d’être vigilant au moindre changement de comportement de l’enfant et d’en aviser les parents, et d’intervenir en cas d’isolement, de tristesse inhabituelle, de régression scolaire ou d’agressivité de l’enfant. Il s’agira alors de convaincre la victime de la nécessité de signaler à la direction tout dépassement. Il incombe également aux éducateurs, le cas échéant, de sanctionner l’agresseur, convoquer ses parents pour mettre en place une prise en charge du harceleur, qui est lui-même en souffrance, de s’assurer que le harcèlement a bien cessé et de l’encourager à consulter un professionnel de la santé pour l’accompagner.
Un dernier mot ?
Le monde va mal. On observe beaucoup d’iniquités et d’injustices qui sont aussi une violence qui entame le lien entre les humains. L’identification à l’agresseur ou la légitimité destructrice mène une victime à reproduire à son tour les injustices subies sur un tiers innocent ou sur elle-même. Il est de notre devoir à tous d’offrir à l’enfant, ce futur adulte, un monde où il peut se réaliser et s’épanouir. C’est notre responsabilité commune de nous indigner face à tout acte de violence, d’injustice, et de harcèlement. Le silence est coupable et peut tuer.
* Ecrivaine