L'Algérie de plus près

Les Bengana : des traîtres plus cruels que les colons

Par Mohammed KOULAL*

En lisant le livre de Jean-Luc Einaudi sur la biographie de Maurice Laban, j’ai été plus attiré par la souffrance des Zaatchas de Biskra que par le parcours de ce militant communiste tombé au champ d’honneur à Lamartine, aujourd’hui El Karimia, à Chlef. Cette souffrance causée plus par les traîtres Bengana, à leur tête Bouaziz, rallié aux troupes du général Galbois dès 1838 et qui a combattu militairement la résistance menée par l’émir Abdelkader. Pour ses faits d’armes contre ses coreligionnaires, Mohammed Sghir Ben El Hadj Ali Ben Guidoum Bengana est fait chevalier de la légion d’honneur.

En 1844, lors de l’arrivée de la première colonne française sur les terres des Zibans, il reçoit du duc d’Aumale le titre de Caïd et le commandement des Zibans. Il combat ensuite avec ses goumiers aux côtés de l’armée française l’insurrection de Boumaaza. En 1849, il participe à la répression contre les révoltés des Zaatchas conduits par Bouziane. Tous les habitants sont massacrés et Bouziane tué. L’un des fils de Bouziane fut fait prisonnier. Le général français envisagea de lui laisser la vie sauve, mais Sghir Bengana lui objecte : « Un chacal ne peut enfanter que des chacals ». La mort du prisonnier est décidée et il est aussitôt exécuté. En récompense de ces crimes, le général Herbillon répartit les places de caïd entre les membres de la famille Bengana.

En 1858-1859, lors d’une nouvelle insurrection dirigée par Si Sadok Belhadj, les Bengana sont les premiers à le combattre à Sidi Okba et leurs goumiers pénètrent dans les Aurès pour y réprimer les populations soulevées. En janvier 1859, Sghir Bengana incendie la zaouia de Si Sadok et razzie le village de Ahl Roufi. De 1859 à 1870, toute révolte ayant été écrasée, il se consacra à l’administration de son caïdat. En 1876, aux côtés du général Carteret, il participe avec ses goums à la représsion du village d’Elamri. En échange de cette participation au service de la domination française, les Zibans sont mis en coupe réglée par les Bengana et leurs hommes de main.

En 1879, le maire de Biskra alerte le préfet de Constantine contre les agissements du Caïd. Chaque jour, les habitants des Zibans doivent lui fournir du couscous et de l’orge alors que, depuis trois ans, le pays n’a produit aucune céréale. Sous le moindre prétexte, les paysans sont condamnés à de fortes amendes ou effectuent des corvées, transporter gratuitement des vivres au profit des Bengana afin d’échapper à cette tyrannie. Le maire s’inquiète : « La colère gronde dans les cœurs, leur état est si pitoyable qu’ils préfèrent mourir plutôt que de mener une aussi misérable existence. Ils disent tout haut dans les mosquées et dans les cafés qu’ils n’ont plus rien à perdre puisqu’on leur a tout pris et que s’ils avaient déjà rencontré un homme pour se mettre à leur tête, ils auraient déjà pris les armes ».

Des «  indigènes » sont arrêtés, traînés sur des kilomètres sous un soleil accablant, les mains liées dans le dos puis jetés en prison et condamnés à payer des amendes selon le bon vouloir des Bengana. En juillet 1879, une commission d’enquête est instituée par le gouverneur civil d’Algérie où la population est entendue en tant que témoin sur les agissements de Mohammed Belhadj Bengana accusé d’avoir assassiné un « indigène » à coup de bâton et une plainte est déposé auprès de l’autorité militaire. En vain.

Le 26 novembre 1879, le maire de Biskra (il faut le souligner est de tendance communiste) écrivait : « Il faut ou que M. le Gouverneur n’ait pas été mis au courant des affaires de notre pays ou que les autorités françaises redoutent les Bengana pour les y laisser encore maîtres et se rire des lois, de la justice et de l’autorité civile ».

En avril 1880 ; à la suite d’une crue de la rivière de Sidi Okba, les habitants conviennent selon l’usage de remplir les réservoirs pour eux-mêmes et leurs bêtes. Mais un serviteur des Bengana décide d’accaparer toute l’eau et de la conduire sur les terres de ses maîtres. Les habitants s’y opposent. Dès le lendemain, venant de Biskra des troupes ayant à leur tête le commandant supérieur des territoires du sud, ils font une démonstration de force à proximité de Sidi Okba. Dans le même temps, une lettre du capitaine du Bureau Arabe invite un certain nombre d’habitants à se rendre à Biskra où, à leur arrivée, ils sont jetés en prison et accusés de rébellion Apprenant cette situation, les habitants de Sidi Okba viennent au camp militaire pour protester contre ces accusations et les arrestations opérées et sur les indications de Bengana plusieurs d’entre eux sont arrêtés. Pour la plupart, il s’agit de ceux qui ont accusé Bengana d’assassinat devant la commission d’enquête. Dix huit sont accusés d’insurrection.

Pendant ce temps, des hommes de main de Bengana circulent dans les rues de Sidi Okba obligeant les gens à signer une lettre dénonçant les emprisonnés comme des « gens de désordre » en les menaçant ainsi : « Vous avez vu ce que j’ai fait de vos frères les prisonniers, il faut que vous reveniez à moi et témoigniez en ma faveur ». Cette situation devient insupportable pour le maire de Biskra ; il écrit au préfet de Constantine : « D’honnêtes personnes gémissent en prison ; victimes d’avoir cru à la parole du gouverneur civil dans son arrêté du 05 juillet 1879 prescrivant l’enquête et invitant les malheureux à venir déposer devant la commission… il s’agit de savoir si le gouverneur général de 1880 permettra de traiter en criminels ceux qui ont eu foi en sa parole et 1879 et qui ont dévoilé les actes d’une famille qui ne relèvent que de la justice criminelle… »

Malheureusement le qualificatif de Caïd est symbole de noblesse et de richesse pour ceux mêmes descendants de cette catégorie de famille. On ne pouvait être en tant que tel (caïd) qu’en ayant contribué militairement contre la résistance de nos valeureux aïeux ou faisant l’apogée du colonialisme et ils demeurent fiers « mon grand-père était caïd ».

M. K.

*Avocat au Barreau de Relizane

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