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La technologie comme champ de bataille politique : anatomie d’un monde où nous devenons des soldats sans uniforme

Par Adel MESSAOUDI

La technologie n’est plus un simple outil au service des sociétés contemporaines. Elle est devenue un espace central de pouvoir, de conflictualité et de recomposition politique. Dans Technopolitique : comment la technologie fait de nous des soldats, Asma Mhalla propose une lecture rigoureuse de cette mutation silencieuse, où le citoyen, sans uniforme ni conscience claire de son rôle, se trouve intégré à des logiques de guerre diffuse, informationnelle et cognitive. Une transformation profonde des démocraties est déjà à l’œuvre.

Je suis entré dans Technopolitique : comment la technologie fait de nous des soldats avec une attente presque classique : comprendre les dérives contemporaines du numérique, les excès des plateformes, les menaces que l’intelligence artificielle ferait peser sur nos libertés. J’en suis ressorti avec une conviction autrement plus profonde et plus dérangeante : nous avons déjà changé de régime politique, mais sans rupture visible, sans moment fondateur, sans prise de conscience collective.

L’essai d’Asma Mhalla ne décrit pas un futur hypothétique. Il met des mots sur un présent déjà structuré, déjà opérationnel. Un présent où la technologie ne constitue plus un simple environnement technique, mais une architecture de pouvoir globale, au sein de laquelle se redéfinissent la souveraineté, la conflictualité, la démocratie et même la figure du citoyen.

Ce que ce livre donne à voir, c’est moins une dérive qu’un basculement historique : celui d’un monde où la technologie cesse d’être un outil au service du politique pour devenir l’un de ses principaux moteurs.

La fin définitive du mythe de la neutralité technologique

Je crois que le premier mérite de cet ouvrage est de rompre clairement avec une illusion encore très largement répandue : celle de la neutralité de la technologie. Pendant des décennies, le progrès technique a été enveloppé d’un récit quasi messianique. Plus de technologie signifiait mécaniquement plus de liberté, plus d’égalité, plus de rationalité. Le numérique était présenté comme un espace d’émancipation naturelle, presque apolitique par essence.

Asma Mhalla démonte ce récit avec une rigueur méthodique. La technologie n’est jamais neutre, non parce qu’elle serait intrinsèquement mauvaise, mais parce qu’elle est inscrite dans des rapports de force. Elle est pensée, conçue, financée, déployée et gouvernée par des acteurs situés, porteurs d’intérêts, de visions du monde et de stratégies de puissance.

Refuser de voir cette dimension politique revient à se placer volontairement en position de faiblesse. Car une technologie que l’on croit neutre est une technologie que l’on ne questionne pas, que l’on ne régule pas, que l’on subit.

Cette déconstruction est fondamentale. Elle oblige à considérer les infrastructures numériques, réseaux, plateformes, systèmes algorithmiques, architectures de données, comme des objets politiques et géopolitiques à part entière, comparables aux infrastructures énergétiques, aux routes commerciales ou aux dispositifs militaires traditionnels.

Les plateformes numériques comme nouvelles puissances systémiques

L’un des développements les plus structurants du livre concerne le rôle des grandes plateformes technologiques. Ce qui frappe dans l’analyse d’Asma Mhalla, c’est qu’elle dépasse largement la critique morale ou économique des Big Tech. Elle ne les décrit pas seulement comme des entreprises trop puissantes ou insuffisamment régulées, mais comme de véritables acteurs systémiques de la puissance mondiale.

Les plateformes numériques contrôlent aujourd’hui des flux essentiels : flux d’information, flux de données, flux d’attention. Elles façonnent l’espace public, influencent les comportements, modèlent les représentations collectives. Leur capacité d’action dépasse souvent celle de nombreux États, notamment dans les domaines technologiques de pointe.

Mais l’erreur serait de les penser comme des acteurs autonomes, en opposition frontale avec les États. Asma Mhalla montre au contraire que nous assistons à la constitution d’un nouvel écosystème du pouvoir, fondé sur l’interdépendance. Les États ont besoin des Big Tech pour assurer leur sécurité, leur compétitivité, leur capacité d’anticipation stratégique. Les Big Tech ont besoin des États pour bénéficier d’un cadre juridique, politique et sécuritaire favorable à leur expansion.

Cette relation produit une hybridation inédite du pouvoir, où les frontières entre public et privé deviennent floues, instables, parfois volontairement opaques.

La disparition progressive de la frontière civil/militaire

C’est à ce stade que la notion de « soldats » prend tout son sens. Loin d’une image caricaturale, Asma Mhalla décrit une militarisation diffuse, presque imperceptible, de nos sociétés contemporaines. La guerre ne se limite plus à des affrontements armés clairement identifiés. Elle s’étend à des domaines longtemps considérés comme strictement civils.

Les technologies numériques sont au cœur de cette mutation. Elles sont par nature duales. Les mêmes outils servent à communiquer et à surveiller, à informer et à influencer, à connecter et à contrôler. Cette dualité n’est pas accidentelle : elle est constitutive de la technologie moderne.

Dans ce contexte, le citoyen n’est plus extérieur aux logiques de conflit. Il est intégré fonctionnellement à des chaînes d’action stratégiques. Chaque interaction numérique contribue, à une échelle microscopique, à des dynamiques macroscopiques de pouvoir, d’influence et de confrontation.

Être un « soldat » dans ce monde ne signifie pas porter une arme, mais participer, souvent à son insu, à des dispositifs de conflictualité permanente.

Le champ cognitif comme nouveau théâtre des affrontements

L’un des apports les plus marquants de Technopolitique réside dans l’analyse du champ cognitif comme nouveau théâtre central des conflits contemporains. La bataille ne se joue plus seulement sur des territoires physiques, mais dans les esprits.

Influencer les perceptions, fragmenter les récits, saturer l’espace informationnel, épuiser la capacité de discernement : voilà désormais des objectifs stratégiques majeurs. La désinformation n’est qu’un élément parmi d’autres d’un processus plus large de déstabilisation cognitive.

Ce qui est en jeu ici, c’est la possibilité même d’un monde commun. Une démocratie repose sur l’existence minimale d’une réalité partagée, sur la capacité à débattre à partir de faits discutables mais reconnaissables. Lorsque cette base se fissure, le débat politique devient impossible.

Le danger n’est donc pas seulement la manipulation externe, mais la désagrégation interne des sociétés démocratiques, minées par la défiance, la polarisation et la fatigue informationnelle.

L’État sécuritaire face à ses propres contradictions

Face à cette nouvelle conflictualité, les États réagissent. Ils mobilisent la technologie pour surveiller, anticiper, prévenir. Ces réponses sont souvent présentées comme rationnelles, nécessaires, voire inévitables. Mais Asma Mhalla souligne un paradoxe majeur : en cherchant à se protéger, les démocraties risquent de se transformer.

La logique sécuritaire tend à s’auto-alimenter. Chaque menace justifie un nouvel outil de contrôle. Chaque outil appelle une extension de son usage. Progressivement, l’exception devient la norme. Le citoyen est perçu moins comme un sujet politique que comme une variable à gérer, un risque potentiel à anticiper.

Le danger n’est pas un basculement brutal vers l’autoritarisme, mais une érosion progressive des libertés, acceptée au nom de l’efficacité et de la protection. Une démocratie peut ainsi se vider de sa substance sans jamais renoncer formellement à ses principes.

Repolitiser la technologie : un impératif démocratique

L’un des grands mérites du livre est de refuser toute posture fataliste. Asma Mhalla ne prône ni le rejet de la technologie ni un retour nostalgique à un âge pré-numérique. Elle appelle à une repolitisation consciente et assumée de la technologie.

Cela suppose de reconnaître que la technologie est un choix collectif, et non une fatalité. Choix de conception, de gouvernance, de finalité. Cela implique également de repenser la souveraineté, non comme une fermeture, mais comme une capacité à décider dans un monde interdépendant.

Repolitiser la technologie, c’est redonner au citoyen une place centrale, non comme simple utilisateur ou consommateur, mais comme acteur politique éclairé.

Une lucidité nécessaire

En refermant la Technopolitique, une idée s’impose avec force : nous sommes déjà engagés. La question n’est pas de savoir si la technologie va transformer la démocratie, mais comment nous allons habiter politiquement ce monde technologique.

Sommes-nous condamnés à être des soldats inconscients, intégrés à des logiques qui nous échappent ? Ou pouvons-nous devenir des citoyens lucides, capables de reprendre la main sur les choix qui structurent notre avenir collectif ?

Ce livre ne donne pas de réponses simples. Il fournit mieux que cela : un cadre de pensée pour comprendre ce qui est déjà à l’œuvre. Et comprendre, aujourd’hui, est sans doute le premier acte de résistance démocratique.

A. M.

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