Par Jacqueline BRENOT
Il est des livres d’un genre inclassable et d’une portée inoubliable, que l’on porte dans son patrimoine culturel personnel longtemps après les avoir refermés, parce que l’histoire narrée, forte et singulière, continue de se rappeler à votre souvenir. L’ouvrage posthume de Nourredine Louhal « La Casbah d’Alger, ma bataille » avec pour sous-titre : « Agenda d’une médina et de z’niqat délaissées », relève de ce défi lancé au temps et à son binôme : l’oubli, puisqu’il est paru un an après le décès de ce journaliste et écrivain, grâce à l’implication et la détermination des siens pour finaliser cet ultime opus.
D’après son épouse et ses deux filles qui se sont employées à ce que cet ouvrage sorte en novembre 2025 et à l’occasion du SILA, un an après la disparition de son auteur, c’est la réalisation d’une vie de notes, de recherches, d’observations, d’explorations, qui ont donné lieu à 331 pages de témoignages précis, assidus, sur ce qui fut le poumon d’Alger durant des siècles, « cette cité millénaire et mémoire vivante de la capitale ». Tout d’abord, il faut saluer ici cette volonté familiale et celle de l’éditeur El Hibr de porter cette œuvre jusqu’à sa parution, comme l’aboutissement d’un travail considérable que le décès de l’auteur ne pouvait interrompre.

Rappelons au passage, les nombreux ouvrages de Noureddine Louhal, consacrés à Alger et à la Casbah dont « Alger la mystique – Ziyarates autour des fontaines » paru en 2O18 et mise à l’honneur dans le journal Le Chélif, puis par les recueils des Éditions Les Presses du Chélif. Ce passionné d’Histoire, diplômé des Métiers du Bâtiment qui a exercé en qualité de Chargé d’Études dans le secteur de l’Hydraulique, également comme collaborateur pour plusieurs journaux, avait eu pour privilège d’y naître, donc de connaître tôt les richesses et les histoires centenaires de ce lieu mythique. Pour être née également juste à côté de cet écrin historique et y avoir déambulé durant l’enfance et plus tard, j’atteste, s’il est permis, que la Casbah, superbe vigie dans sa majestueuse robe blanche juste au-dessus de l’infini bleu de la mer, vous habite une vie durant, impossible de la trahir par l’oubli.
Dans les aspects multiples qui enrichissent cet ouvrage réalisé en douze chapitres très documentés et autant d’angles d’approche copieusement annotés, il est à souligner les phases, les périodes qui ont mis cette « médina séculaire » à l’honneur, ou au premier plan des tragédies de l’Histoire. Chaque chapitre s’appuie sur des documents authentiques, des dates et des lieux-clés, des phrases de personnages célèbres qui l’ont fréquentée ou traversée, et évoqué comme unique en son genre. Les fontaines très anciennes, présentes ou disparues, avec ses métiers de l’eau et les multiples artisans du quotidien, sans oublier les marchés vivants et colorés, illustrent le discours en autant de perles semées sur cette balade. Au 19ème siècle, certains auteurs célèbres venus de France et d’Europe ne tarissent pas d’éloges sur cette cité blanche unique dans la ville. « La « médina » (la cité) d’El-djazaïr (Alger) n’a pas d’estampille urbaine si distinctive aux avoisinantes villes du bassin méditerranéen, et partant de l’univers » écrira le Professeur d’Histoire Naït Kaci Lyes (1889-1965). Mais comme tout chef-d’œuvre antique livré aux vents de la mer si proche, la corrosion finit par gagner. C’est sur ce terrain que l’auteur ne se prive pas de déplorer sa vétusté, les effets déplorables du temps qui entrainent des périls récurrents, des écroulements de maisons et des projets de rénovation qui n’ont pas toujours abouti malgré les bonnes volontés collectives. La liste est longue dans ce domaine, comme des rendez-vous manqués à ce patrimoine inestimable en dépit de nombreux dispositifs successifs et coûteux réalisés pour des travaux d’urgence au fil des décennies, au point de comparer la Casbah devenue si fragile au « tonneau des Danaïdes ». L’auteur cite scrupuleusement toutes les initiatives importantes en s’appuyant sur les articles de journaux qui les retracent au fil des dates, par exemple et plus récemment l’heureuse adoption du « Plan de sauvegarde de la Casbah d’Alger » et de la création d’une Fondation d’adhérents et d’amis de la Casbah. Indéniablement, la Casbah reste en dehors du site historique exceptionnel la grande maison habitée avec courage et détermination par ses casbahdjis, c’est ce supplément d’âme que ce livre lui accorde avec d’extrêmes précisions et 372 annotations, comme relais à d’autres passionnés.

C’est vraiment une rencontre personnelle entre « mémoire, émotion et savoir » de l’auteur à travers un dédale d’anecdotes, de citations, d’inventaires, de rubriques de l’information rédigées antérieurement par ce même journaliste, ici, de librairies comme des « escales », là, de « pharmacies d’urgence de la Résistance », pour ne citer que ces exemples, sans oublier, toujours et encore, pour étancher sa soif d’eau et de savoir, les fabuleuses fontaines immortalisées par les poètes et les chanteurs, toute une Odyssée livrée avec brio et auxquels les admirateurs de ce joyau ne peuvent qu’être sensibles.
La Casbah, telle qu’en elle-même topographiquement, artistiquement et sentimentalement, fut la terre intérieure de Nourredine Louhal, un authentique casbahdji. Une conversation à bâtons rompus s’est instaurée entre l’auteur et son lieu de naissance depuis des décennies nourries de la renommée propres à ces lieux. Le journaliste est devenu au fil de ses écrits le vecteur d’un illustre passé et ses témoignages souvent bouleversants d’humanité finissent par transformer l’ouvrage en plaidoyer pour la sauvegarde de l’ancienne cité.
Dans ce pacte de lecture et de reconnaissance par et pour le défunt Noureddine Louhal, ce livre témoignage ne peut se refermer sans une invitation à une ziyara à partager au sein de la Casbah, souhait ultime de l’auteur.
Jacqueline Brenot
2 thoughts on “« La Casbah d’Alger, ma bataille – (Agenda d’une médina et de z’niqat délaissées) » de Nourddine Louhal”
Salam, SVP la d’édition du livre merci
Editions HIBR – Alger