Le droit de dire, la liberté d'écrire

NOS PETITS SOUVENIRS D’ECOLIERS

Deuxième partie

Par Djilali Metmati*

« On s’entraidait entre nous et, comme exemple, un crayon était coupé en trois et partagé entre nous. Nous étions solidaires. Nous cédions notre part à l’orphelin. Notre belle et innocente enfance s’illuminait et se remarquait sur nos visages, par la simplicité, l’amour d’autrui et l’entraide entre nous. Personne ne devait se sentir esseulé. Il faisait partie intégrante du groupe et aucun n’était écarté de ce dernier »

Quel soulagement lorsque le portail de l’école s’ouvrait largement et que le flot d’élèves entrait, grouillant, recouvrant la surface de la cour. Ces petites têtes, à chacune sa pensée, prêtes à emmagasiner de nouvelles connaissances, se pressaient devant les salles de classes, par des maîtres empreints de morale et de culture. Après quelques minutes, on entendait le son de la cloche, un tintement qui rappelait celle de l’église et le brouhaha commençait à s’estomper et le flot de cette nuée d’enfants se catalysait en rangées uniformes dans un silence respectueux. Les rangées commencèrent à s’effilocher pour entrer dans les salles et débuter leurs cours du jour. Ah ! J’oubliais ! Dans cet angle, sous le préau, était stocké des bûches de bois qui servaient à alimenter les poêles en hiver, sûrement déchargées par les ouvriers de la mairie pour le chauffage des classes. A chaque fois, un élève était désigné pour allumer et alimenter le poêle en bûches. En hiver, lorsque certains élèves étaient complètement mouillés par la pluie, la maître, magnanime, les laissait se sécher et se réchauffer auprès du poêle. Quel bonheur de sentir cette chaleur vous imprégner après le vent glacial et la pluie torrentielle qui vous entrait et vous mouillait jusqu’aux os. C’était revigorant pour ceux qui n’avaient pas pris de petit-déjeuner composé d’un bol de lait ou d’un dîner formé d’un plat de couscous, pour apaiser la faim. Hélas, certains venaient en ville, l’estomac vide mais ne s’en plaignaient guère. Ils avaient le sens de l’amour propre. Ceux qui étaient aisés ne pourraient jamais comprendre l’état d’esprit de celui qui combat les souffrances et les affres de la faim, dans cette cruelle misère qui ne quittait pas le peuple algérien en ces temps de disette. Entre nous, on surmontait cette tristesse et cette misère. On acceptait, bon gré mal gré, cette vie dure. On inventait n’importe quel propos pour rester joyeux et gais et rire à gorge déployée. On s’entraidait entre nous et, comme exemple, un crayon était coupé en trois et partagé entre nous. Nous étions solidaires. Nous cédions notre part à l’orphelin. Notre belle et innocente enfance s’illuminait et se remarquait sur nos visages, par la simplicité, l’amour d’autrui et l’entraide entre nous. Personne ne devait se sentir esseulé. Il faisait partie intégrante du groupe et aucun n’était écarté de ce dernier. Cette solidarité nous structurait et nous rassurait en même temps. Nous faisions partie d’un tout qui nous formait pour la vie dure que nous menions.

Nous étions sous le joug du colonialisme. Nous avions toujours refusé cette appellation d’ « indigène » qui nous blessait intérieurement. Il n’y a rien qui puisse remplacer l’indépendance, la liberté, la justice, dans un pays libre où les droits et devoirs sont identiques pour tous. Nous en sommes moralement et légalement responsables.

Je saute du « coq à l’âne », vous m’en excuserez. Je reviens à notre instituteur qui s’appelait, M. Sale, mais il était intrinsèquement propre, très grand, élégant. Il avait l’allure d’un acteur fini. Nous l’imaginions ainsi. Bien habillé et coiffé d’un chapeau, il ne quittait sa cravate qu’à la fin de l’année scolaire. Elle symbolisait sa personnalité et son sérieux pour son noble métier d’éducateur.

C’était un maître compétent et à la hauteur de sa tâche d’éducateur.

Nous arrivâmes chez lui. Sa femme nous accueillit avec un large sourire, plein de bonté et sans malice aucune. Elle se pressait pour nous avancer toutes les chaises disponibles que possédait le couple. M. Sale, allongé sur son lit, se retirait un peu pour laisser place à ceux de ses élèves qui n’ont pas de chaises (deux de nos camarades qui étaient restés debout). On sentait qu’une intense satisfaction l’envahissait et on remarquait que ses yeux formaient déjà des larmes qui n’arrivaient pas à couler. Notre maître était brave et très sentimental. Il ne s’attendait, en aucun cas, à ce que nous découvrions son adresse et que nous lui rendions visite et cela l’a énormément touché. Après quelques minutes, sa femme était revenue avec une soucoupe pleine de gâteaux qu’elle nous offrait avec un large sourire en nous souhaitant à tous, la bienvenue. M. Sale insistait sur la révision du texte qu’il nous avait donné à apprendre pour le revoir ensemble dans la classe lorsqu’il reviendra. Comme nous lui souhaitions un prompt rétablissement, il nous dit que s’il pouvait se relever du lit, il écourterait son congé et viendrait reprendre son travail pour nous.

Le quatrième jour, nous l’avions vu sortir du bureau de M. le directeur de l’école, ce qui nous a réjouit de le voir revenir. En deux minutes, nos rangs étaient formés devant notre salle de classe. Nous l’avions salué par un petit « Bonjour, Monsieur » après avoir enlevé nos chéchias et calottes. Nous entrâmes en silence dans la classe. Il accrocha son chapeau, enleva sa veste qu’il suspendit au porte-manteau. Il mit sa blouse grise, cette couleur était unique pour tous les enseignants du primaire. D’un seul regard, il repéra les places vides et inscrivit les noms de ceux qui étaient absents ce jour-là. Il arrivait à dominer toute la classe. Il débuta son cours. Il contrôlait notre travail individuellement.

Nous le voyions mal à l’aise lorsqu’il remarque qu’un élève a mal assimilé la leçon. Il employait toutes les méthodes pour arriver à une juste compréhension par l’élève. Il y a un adage qui dit : « lorsqu’un enseignant va au cinéma deux fois par mois, c’est qu’il a raté sa vocation ». Oui, bien sûr ! Avec un emploi hebdomadaire chargé, ses heures de préparation des leçons, l’instituteur n’a pas le temps de vaquer à autre chose qu’à son enseignement. C’est une lourde responsabilité que d’assumer l’enseignement à ses élèves. L’enseignant doit aimer et considérer ses élèves, ces petits êtres naïfs, et de leur inculquer les connaissances nécessaires qui leur permettront de faire face à la vie, sinon il est préférable qu’il choisisse une autre profession. C’est un dévouement à cette noble tâche. Chez un instituteur, le temps imparti à la préparation des cours est plus important que le cours lui-même, peut-être, car lorsqu’on réussit à asseoir une méthode fiable d’enseignement, on réussit par la suite son cours. L’instituteur est tenu de mentionner sur son cahier journal, tout le travail quotidien, les leçons, les exercices, les notes d’application, etc… Il doit se procurer le matériel didactique pour agrémenter ses leçons et pouvoir ainsi amener ses élèves à la compréhension de la leçon par un cheminement logique. Une leçon ne devrait pas être abstraite. L’élève doit observer, toucher, palper afin que ce qu’il apprend puisse rester gravé dans sa mémoire. L’horaire prescrit est réparti selon le programme officiel édicté par l’éducation nationale. Les cours des différentes disciplines sont élaborés et transcrits sur des fiches numérotées, classées et archivées et conservées avec toutes les annotations pédagogiques nécessaires qui pourront servir les années suivantes au relèvement de leur enseignement. Elles peuvent être demandées par les responsables hiérarchiques à tout moment comme le directeur, l’inspecteur, le conseiller pédagogique, etc… Est tenu en parallèle, un registre d’appréciation et de notation des élèves. Son indispensabilité ne fait aucun doute. L’instituteur sérieux devrait noter et classer tous les devoirs et compositions. Il doit avoir ses répartitions mensuelles, trimestrielles et annuelles toujours présentes et affichées dans sa classe. La liste détaillée des élèves avec la pyramide des âges est nécessaire pour la connaissance des élèves par l’instituteur. Ce dernier doit donner une importance capitale à certains élèves handicapés pour les préparer au mieux à assumer leur handicap et leur permettre une intégration sans fioritures dans la société.

Sur les cahiers de classe, l’instituteur doit transcrire les modèles d’écrire avec leurs pleins et déliés, à la plume et apprendre à l’élève à se servir du porte-plume. Quelle joie d’acheter cette plume (sergent major) ou (comtoise) à cinq centimes, neuve, brillante et la tremper dans l’encrier pour l’imbiber d’encre violette, s’appliquer en écriture des lettres avec leurs pleins et leurs déliés, tant en français qu’en arabe, comme l’exigeaient, de nous, nos maîtres tels M. Bourezak et M. Antri Houari, ainsi que M. Dahmani Zoubir. Ils se donnaient à fond dans leur métier. Certains ont mérité les palmes académiques comme M. Dahmani Zoubir. Ils n’étaient pas tentés par d’autres activités lucratives. Ils ne s’intéressaient qu’au sport et à la culture.

A suivre

D. M.

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