Le droit de dire, la liberté d'écrire

« Faim blanche » d’Amin Zaoui : Exercices de survie !

Par Jacqueline BRENOT

Il y va de certains titres, comme des premières lignes d’un roman. Certains, provocateurs et dérangeants à souhait, saisissent la curiosité du lecteur et ne la lâchent plus. Le dernier en date d’Amin Zaoui, lettres noires sur fond camaïeu rose chair, avec ébauche de mollets et pieds nus sur la pointe, d’emblée étrange, transgressif, un tantinet funeste, comme une faim cannibale qui guetterait ces pas innocents, semble en faire partie. Feinte de sioux ou simple jeu de plume sur concentration pigmentaire ? Cette invitation, en première de couverture, à suivre cette marche délicate vers l’aventure des mots, saura-t-elle nous étourdir pour mieux nous avaler, comme le suggère le titre ?

« Ce qui devait arriver arriva ! ». En un tour de formule fataliste pour Candide égaré sur la terre, l’auteur nous embarque dans la vie de Taous, son personnage féminin comme soumis à un destin tout tracé dans son village Al Malha, dans les années 70 et qui a décidé de faire ses bagages « dans sa tête » et de « prendre le chemin qui mène nulle part et partout ». Une allure de conte moderne semble guetter l’aventurière rebelle hantée par un drame. La quête d’un monde meilleur qui anime tant d’individus avorte parfois avant même d’avoir commencé. Le défaitisme serait-il aussi porteur et stimulant que l’espoir ? Comme toujours, les personnages favoris de l’auteur savent nous troubler et nous égarer dans les méandres de leurs contradictions et celles de ceux qui les cernent. Des portraits de proches et de voisins se succèdent, autour et à l’encontre de Taous Haddad, la jeune orpheline de père, âgée de 11 ans, qui « raconte à son miroir » les abus des adultes tant au domicile qu’au collège.

Des constats accablants et frondeurs se succèdent au fil des chapitres, avec « des blancs » dans le récit, comme des censures ou des étouffements de révolte.  Au premier plan, Habiba, le mère courage qui retient ses « migraines ophtalmiques », sans doute en cause : la laideur assourdissante du contexte révélé plus tard, dans les plis d’«un foulard imprimé d’étoiles et de fleurs ». Un symbole de résilience à lui seul pour surmonter les chocs traumatiques passés et à venir ! Une évocation d’amour filial de la part de Taous qui ne va pas tarder à contraster avec les révélations prochaines dont la jeune fille se déleste. Au fil des chapitres ouverts sur des questions décomplexées ou de terribles confidences, une galerie de portraits, avec comme certitude inquiétante : « l’homme, à l’instar du serpent, change de peau ». Dans une langue crue, frontale, la jeune Taous passe au crible les situations et épreuves dont elle a été témoin ou victime. Ainsi, la mort de son père puisatier reste suspecte, surtout avec le remariage rapide de la mère. L’humour noir et la dérision font aussi partie de la prise de parole de cette adolescente décidée à ne rien laisser passer, surtout pas l’hypocrisie et les faux-semblants de la société, en particulier avec le professeur libidineux qui abuse de sa fonction auprès des jeunes collégiennes dont elle fait partie, ou du viol de sa sœur par son beau-père.

Dans une de ses phrases à l’emporte-pièce, Taous affirme la réalité brute de son existence : « Nous sommes les enfants du néant. Les enfants de « la faim blanche » … Un plat connu dans notre village Al Malha : du couscous arrosé d’une sauce faite avec du lait, sans légumes ». C’est dans une langue efficace et inquisitrice que les vérités vont sortir de l’ombre.

L’histoire de Taous devenue adulte évoque son départ pour l’université d’Oran, toujours hantée par les fantômes du passé. D’autres récits semblables à des nouvelles fantastiques ou contes philosophiques se mêlent à ce destin. Dans cet apparent vagabondage littéraire, une conception de l’histoire intime du personnage en reflet et creuset des autres récits qui l’entourent. L’écriture d’Amin Zaoui toujours plus audacieuse et dérangeante aborde tous les sujets qui préoccupent son héroïne décidée de prendre sa vie en main. L’ancien professeur de Littérature Moderne de l’Université d’Alger, aux œuvres traduites dans 15 langues, lâche la bride sous le cou de son héroïne blessé à vie dans son enfance par le monde des adultes, mais évoque aussi la détresse humaine qui en résulte. D’autres pistes anecdotiques, mais à caractère historique, se mêlent à la fiction, comme des clins d’œil de l’auteur à certains « malentendus » des années 70 en Algérie entre la poésie et la politique. « Il est communément admis que la poésie et le discours politique entretiennent des relations problématiques », écrivait le poète martiniquais Aimé Césaire, défenseur des opprimés du colonialisme.

Sous l’apparence d’une composition fantaisiste souvent dramatique, le roman, centré sur la mémoire vive et la perte des illusions de l’héroïne, progresse par tranches et éclats de vie, avec parfois en toile de fond « l’ogresse Oran » en « démangeaison éternelle » et des changements de cap dans la vie de la jeune universitaire. Autant d’approches d’un roman plus réaliste qu’il n’y paraît.

Les exigences de la littérature ne sont-elles pas de ramener l’auteur à l’essentiel, l’instant présent de la création consistant à tout donner, un ensemble cohérent capable de rendre compte de l’extraordinaire aventure de la vie. Amin Zaoui semble s’y employer dans sa production ininterrompue d’ouvrages tout aussi interpellant les uns que les autres.

Même rassasié, pour reprendre le titre emblématique de ce roman, nous ne lâchons pas cet ouvrage railleur de certitudes, sans une envie d’y revenir par curiosité exacerbée.

J. B.

« Faim blanche » d’Amin Zaoui ; Editions DALIMEN – septembre 2021

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