Le droit de dire, la liberté d'écrire

«Rue de la Nuit» d’Arezki Metref

Le royaume des ombres en temps obscurs

Par Jacqueline Brenot

Par ces temps pandémiques où la Nature remet les sociétés et leurs institutions fragiles à leur place et nous rappelle du même coup les règles de bon sens pour le vivre ensemble dans des situations de catastrophe annoncée, il est bon de découvrir des histoires qui pointent de la plume, dans une langue sans fioritures, les maux pesantsde toute société désabusée,démobilisée, en mal de repères, contaminée par l’inertie et le désespoir. A ce titre «Rue de la Nuit» d’Arezki Metref se lit comme un divertissement socio-philosophique, un pamphlet artistique, un défi pour nous remettre en question, élargir notre champ de vision, nos bilans bâclés et notre responsabilité citoyenne.

Dans ce dispositif littéraire qui pourrait ressembler à un roman noir dès la première de couverture, la phrase de Frédérick Exleyen exergue : «Son mépris sans bornes à notre égard était détestable ; mais pas autant que notre couardise» nous immerge instantanément dans le mental des personnages plus ou moins louches qui défilent dans ce secteur du Peuplier et d’un «je» narratif qui règle ses comptes avec son quartier.

En neuf chapitres et autant de personnages burlesques, l’auteur dévoile une sorte de performance, pour ne pas dire «galerie» de portraits décalés, loufoques, parfois sulfureux, prêts à descendre aux enfers en passant par la case meurtre pour troquer une part d’adrénaline contre la morosité ambiante. Subtilité lexicologique de l’auteur, puisque «galerie» a pour anagramme Algérie.

Derrière les Marino, Zayyem, Zoudj, Zongopoteau et surtout Mucho, se profilent en technicolor, forts, en voix, des personnages dignes de la tragi-comédie italienne ou d’un folklore de la rue inventé de toute pièce, qui évoluent dans l’espace étriqué, déglingué, celui du «Peuplier», sorte de fortin rival de «la Maison du Drapeau». Ces personnages au bord de la crise de nerfs tentent de jouer un rôle, même le plus fantasque, tel Mucho qui «avait décidé de cumuler toutes les tares, ce qui le plaçait champion hors catégorie, discipline impureté. Indétrônable», face au «pacte tacite» de cette «Maison du Drapeau».

En ouvrant la porte au fils de «Poteau-Electrique» assassiné durant la décennie noire que, le narrateur, survivant d’un attentat raté vingt-cinq ans plus tôt par un de ses anciens élèves et qui vient de réintégrer son domicile, décide de raconter la vie de son quartier.

«Petit poteau» lui confie les carnets de son père défunt, avec pour titre sur l’un d’entre eux : «Rue de la Nuit».

Et c’est ainsi que, dans «ce retour au brasier natal», le narrateur décide de reprendre l’histoire de la cité du Peuplier.

Des portraits sans concession, comme celui de Mucho «à la démarche chaloupée de primate anthropoïde», qui intrigue les habitants, ou Zongo patron du café, «taciturne» et migraineux, «première fortune du Peuplier» qui «se la jouait Beatles», Hocine le boucher obèse surnommé «Gros-Rat», SNP le rebelle fugitif sans nom, source de toutes les légendes, Dochine, ancien adjudant dans l’armée française à Dien Bien Phu, «l’orateur le plus cultivé en chose militaire et stratégique», Poteau électrique, le vigile doté du «talent du chouf idéal», «formé à l’école de la débrouille», Moussa, Aïssa, Mohamed, Zazou, tous des enfants du quartier vont défiler tels des automates campés pour un dispositif théâtral, autour de ce «fichu peuplier toujours considéré comme une salle d’attente», où, de surcroît, aucun lampadaire ne fonctionne sous les tirs de cailloux des gamins encouragés par Marino, «l’ex-champion du tir aux ampoules».

Dans ce vase clos et trouble, traversé de rumeurs et de craintes, règne un mystère entretenu sur deux d’entre eux et l’omniprésence de «la Maison du drapeau», dépositaire de prestige, de respect et de crainte.

On comprend vite que le «peuplier» est devenu pour ses habitants un ghetto, avec pour seule voie d’accès la «Rue de la Nuit». En immersion totale et avec une analyse aiguë, le narrateur passe au fil de sa plume des caricatures d’individus qui trompent l’ennui de cet univers glauque à coup de parties de dominos «au café des Amis». Grâce à des surnoms grotesques, bien ciblés, toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait purement fortuite, on n’en doute pas ! La fiction dépasse la réalité. Quoique !

Une fois encore, un retour à la jeunesse, aux origines, thème privilégié des écrivains, en passant par les pérégrinations personnelles d’une existence marquée au fer chaud par des «exils rocambolesques». Pour être plus précis, un rappel d’une jeunesse dans les années 65-68, avec en arrière-plan des événements historiques marquants. Somme toute, revenu d’un exil forcé par une tentative d’assassinat terroriste, le narrateur revient dans son quartier nommé «le peuplier».

Dès la première page, nous plongeons avec Marino, personnage emblématique du quartier, dans les imbroglios et les petites combines qui pourraient faire le charme exotique des lieux marginaux des mégapoles, mais dans ce cas qui laissent présager une mise en accusation de situations scabreuses.

Au passage, l’auteur porte son focus sur les travers de la société qui participent au et d’un système dénoncé à grand renfort de périphrases truculentes. 

Dans cette «Rue de la Nuit», qui aurait pu s’intituler aussi «Nuit sur la Rue», le récit risquait de sombrer dans la noirceur et le désenchantement total, mais grâce au talent de l’auteur qui manie le verbe haut dans toutes ses nuances ironiques et son autodérision, l’histoire agit comme un catalyseur d’énergies, même si ces énergies ont été dévoyées, détournées de leur objectif premier par la situation ambiante. A partir de ce quartier et de son climat général passés à la loupe, le narrateur explore aussi les méandres de l’âme humaine si paradoxale. 

Cette «Rue de la Nuit» sous l’angle du Peuplier, façon Arezki Metref, agit comme le ferait une pièce de théâtre, en mettant à distance les prises de position pour une solution miracle, du moins, en s’en défiant. Nul n’est prophète en son pays.

Par ces portraits sans concession, l’auteur poursuit son combat d’intellectuel et d’artiste en quête de discernement, d’analyse, non de condamnation systématique. Son humanité transpire de cette «masse de oisifs».

Dans une langue âpre, audacieuse, accusatrice et souvent poétique, l’auteur nous embarque dans les tanières de certains esprits devenus au fil des événements chaotiques, déjantés, à la limite psychotiques. Des phrases sans concession clouent le bec d’arrière-pensées défaitistes en optant pour l’humour qui gicle en traînées de bave ou de larme. La pseudo-récréation du «Café des Amis» fondée sur les échappatoires du quotidien, l’incompréhension, la frustration et surtout l’attente pourraient passer pour une expérience surréaliste divertissante si elle ne débouchait pas parfois sur le crime gratuit. Dans cette zone de toutes les indiscrétions, le désespéré Godot cohabite avec le tyrannique et omniprésent Père Ubu, et tout le monde essaie de tirer son épingle du jeu perdu d’avance.

Indiscutablement, une fois encore et avec «Rue de la Nuit», la plume reste une arme de combat infaillible et dissuasive de l’écrivain témoin de son temps.

Jacqueline Brenot

«Rue de la Nuit» d’Arezki Metref, Editions Koukou (2019)

Qui est Arezki Metref ?

Né à Sour El Ghozlane, près de Bouira, en 1952. Journaliste en 1972, il collabore à l’Unité, Révolution Africaine, El Moudjahid et Algérie-Actualité. En 1993, il est rédacteur en chef de l’hebdomadaire Ruptures, avec Tahar Djaout et Abdelkrim Djaad. Dramaturge, poète, romancier, nouvelliste, chroniqueur ou scénariste, Arezki Metref exerce son talent dans tous les domaines de la création et de l’écriture.

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