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Les fêtes religieuses entre hier et aujourd’hui

B’chir Tahar wa Ahmed

Les fêtes religieuses entre hier et aujourd’hui

Par Khaled Ali Elouahed

«Je me souviens comme si cela datait d’hier». J’emprunte souvent cette expression à l’écrivain Mouloud Féraoun. Elle sied beaucoup à la situation décrite ci-dessous. Je vais essayer de vous décrire le Mouloud Ennabaoui d’autrefois comme je l’ai vu et vécu, c’est-à-dire avec les yeux d’un garçon des années soixante, sans utiliser les grands mots de la théologie islamique de l’évènement.

Quelques jours avant l’Aid, c’était la phase des grands préparatifs. Riches ou pauvres, la question lancinante des adultes était comment subvenir aux besoins de la fête du Mouloud. Presque tous les algériens de l’époque recouraient  à la «Souika», le marché de la veille de tous les aïds religieux pour acheter une «redjla» (gigot d’agneau) ou un bon «k’tef» (épaule d’agneau) pour les travailleurs. Le plat est un couscous garni de légumes, puis viendra l’ère de la «rechta». C’était très rare de voir un boucher du souk avec une balance. Un trépied composé comme son nom l’indique de trois mats à la façon des indiens d’Amérique. C’est la «hammara» pour ceux qui n’ont pas encore saisi. Pour les pauvres, cela pouvait varier entre un «zélif» (tête de mouton) ou une «douara» (plus précisément la panse de l’ovin ou du caprin). Le «gharnoug» (abats dont le foie et les poumons) était un supplément de luxe quand ce n’est pas carrément un coq égorgé dans la cour de la maison. Pour le coq, c’est madame qui paye les frais puisqu’en général sa volaille est destinée à la vente pour faire face aux différents imprévus comme pour les œufs d’ailleurs. Cela va de la naissance d’un bébé chez la voisine, une circoncision, aux frais d’une maladie, ou à l’arrivée d’un invité. Ceci pour les préparatifs des adultes. Pour nous autres gamins, c’est la fête. On s’en donne à cœur joie les riches comme les pauvres.

Voilà comment cela se passait les deux jours du «maoulid ennabaoui echarif». Des groupes de filles se formaient pour apporter la joie dans les foyers. «Arfa, arfa». Elles récoltaient la viande et de la semoule. La prière prévoyait une grossesse et un enfant pour la semoule. Que les anciens qui se rappellent les paroles les disent à leurs enfants et petits-enfants. La culture orale est en train de se perdre. Autre élément spécifique au mouloud, les pétards. Le mouloud a de tous temps été une fête. Cet aspect de «s’hab el baroud» persiste jusqu’à nos jours même si les débordements sont nombreux et les accidents malheureux. Je ne vois pas mieux que l’un des meilleurs acteurs des fêtes du Mouloud d’autrefois qui pourrait vous raconter la ferveur et les joies à travers les activités enfantines d’alors. Le virtuose de l’Oud, de l’accordéon, le chanteur, le champion des jeux d’échecs et le dessinateur. En somme l’artiste. J’ai nommé Ahmed Delhoum.

L’ingénieur en chef Ahmed Delhoum

Une semaine avant la date du Mouloud, un petit groupe très restreint de copains se réunissait pour préparer la fête. Il fallait cotiser quelques sous pour subvenir aux besoins de la préparation de la «Gobba». Un grand carton était nécessaire, du papier de couleur. En général, c’est les vert, blanc et rouge pour notre emblème. Le bleu ? Jamais. Il fallait un rouleau de ruban adhésif (scotch), une boite de carton de poudre de vaisselle «Omo», Une lame de rasoirs, deux bons roseaux, du fil de fer d’attache et une paire de ciseaux avec beaucoup d’imagination et de l’huile de coude.

Ahmed Delhoum était l’ainé du groupe qui suivait des études d’école primaire à Oued Fodda. C’était un élève brillant et un dessinateur de grande valeur. Plus tard, en adulte, il s’adonna à la peinture et à la musique avec le groupe de la JFLN. Il jouait de tous les instruments mais adorait le «Oud» (luth). Un groupe dont on continue de parler jusqu’à présent car il a accompagné toutes les fêtes et les mariages des jeunes des années 70. Ahmed Delhoum est également un champion dans le jeu des échecs puisqu’il a conduit ses camarades d’Oued Fodda pour représenter la wilaya de Chlef au championnat régional  à Oran. Le groupe terminera vice-champion contre un ex-champion d’Afrique. La décennie noire a eu raison de lui. Il a cessé toutes activités musicales, de dessin et même le jeu des échecs sous peine de…  Quel gâchis ! Il s’investira dans son travail en qualité d’ingénieur topographe au cadastre de Chlef.

Revenons à notre Mouloud. Le QG du groupe était la demeure d’Ahmed Delhoum. En ces temps, personnes ne se souciait de l’alimentation du groupe que ce soit pour le déjeuner, le diner, le café de l’après-midi ou parfois même des encas. Nous étions chez la famille Delhoum ou, comme disaient les copains, chez «Khalti Saffahia». Une grande dame de taille et de caractère qui n’a jamais oublié son fils Ali, le chahid. Elle avait des origines turques disaient les vieux. Cette famille habitait Zebabdja. Votre serviteur passait la nuit sur place puisqu’il habitait Oued Fodda. Oui, le petit ingénieur Ahmed Delhoum était orphelin. Qu’à cela ne tienne, sa maman tenait à ce que chacun de nous mange à sa faim et sans nous déranger dans nos travaux s’il vous plait. Ahmed était le benjamin de ses frères qui subvenaient aux besoins de la famille. Nous occupions une petite pièce rien que pour nous. Un luxe en ces temps. Nous parlons bien des années soixante. L’exécution du travail revenait à Ahmed Delhoum. Nous autres n’étions que des manœuvres. Je ne rentre pas dans les détails de la fabrication de la «Gobba». C’est la réplique d’une mosquée. Sur le côté, une fente pour introduire les pièces de monnaie qui tombaient à l’intérieur de la «Gobba» dans une boite de poudre de vaisselle. La «Gobba» proprement dite est confectionnée à l’aide de tiges de roseau courbées et de fil de fer. Le tout recouvert de papier en couleur. Cette «Gobba» est ensuite fixée par fil de fer en haut du carton. Le résultat est qu’elle ressemble plutôt à ces battisses de marabout de Sidi Flène, avec une véranda et une porte, qui pullulent dans notre région,  

Les garçons d’un côté et les filles  de l’autre, à chacun sa chanson

Les deux jours du Mouloud étaient des jours de travail sans relâche. Dès le matin, nous étions à pied d’œuvre. La «Gobba» était munie de deux grands roseaux et portée comme un brancard par deux garçons. Nous étions trois. Le chef Ahmed Delhoum, Khaled Ali Elouahed et Mohamed Garde, tous en vie à l’heure où j’écris ces lignes. Le porte-à-porte commence. Avant cela, c’était d’abord nos parents qui ouvraient le bal en mettant une ou deux pièces dans l’urne de la «Gobba», une petite chose qui ressemblait à de la viande, un peu de semoule et deux ou trois œufs.

«Bismi Allah !» Au village, les plus curieux étaient les hommes qui avec nos conseils glissaient les pièces de monnaie dans l’urne et cherchaient à savoir où est passée la monnaie. Nous avions pour principe de ne pas tendre la main pour les pièces. Nous n’étions pas des mendiants. Même avec les maitresses de maisons, nous tendions le couffin pour les œufs et la semoule. Ne jamais tendre la main était toute une culture implantée dans nos cerveaux par les parents. C’est inconsciemment que nous appliquions ce principe à nos activités sans le verbaliser. Comme tous les anciens, vous aviez certainement appris par cœur le chant de «B’chir tahar wa Ahmed». Nous le chantions en cœur, ce qui donnait une certaine symphonie très bien perçue dans l’oreille. Certaines personnes quand ce n’est pas un groupe, nous demandaient de reprendre le chant, tellement c’était beau à entendre. La récompense n’attendait jamais. Quelques pièces ou des œufs et parfois un pain rond cuit au four traditionnel.

Le festin, ou mature avant l’heure

Au troisième jour du Mouloud, nous rassemblions notre collecte pour faire le bilan. Nous commencions par les sous. On déduisait la somme des produits achetés pour la confection de la «Gobba» et le reste est divisé en parts égales. Pour la viande, la semoule et les œufs, nos mamans se chargeaient de nous faire un grand couscous avec le peu de viande et sa sauce pour embellir une grande «djefna». Les œufs contenus dans une «midouna» allaient embellir la djefna de couscous. Nous ne touchions à rien. Les pauvres d’abord même s’ils habitaient loin recevaient leur part de couscous avec un petit chouia de viande et deux œufs pour trôner sur l’assiette quand ce n’est pas une «gas’â». Ensuite c’était au tour des voisins. Il nous incombait de faire la distribution nous-mêmes et personne d’autre. La joie de ceux qui recevaient cette offrande était immense. On priait pour nous dans toutes les chaumières. Ce n’est qu’à la fin du partage que nous avions droit à notre grande assiette de couscous au «leben» pour nous avec deux œufs pour chacun. Qu’il était bon ce couscous qui ne ressemblait à aucun autre. La cerise sur le gâteau était une très grande et grosse omelette cuite rien que pour nous. Un délice dont le souvenir nous force à se lécher les babines jusqu’à présent et jusqu’au moment où nous écrivons ces lignes. Nous l’avions mérité et c’était notre fierté d’apporter un peu de bonheur aux pauvres et à nos voisins. En réalité après la distribution, nous recevions plus que nous avons offert. Nous étions la fierté du village. Notre «Gobba» était la plus belle de la vallée. Grands et petits, hommes et femmes nous vouaient un profond respect. Avec ça, nous étions matures avant l’heure.

Pour le Mouloud d’hier, aucun voisin ne restera avec ses enfants sans fête. Les enfants des pauvres sont invités chez les voisins pour jouer et manger ensemble avec leurs camarades afin que nul ne soit stigmatisé.  Aujourd’hui, certains hommes et surtout les femmes prennent un malin plaisir quand ils apprennent que leur voisin est incapable d’acheter un mouton ou même un poulet à ses enfants. Il faut l’enfumer avec les odeurs du méchoui et les cris des enfants en joie. Le prophète Mohamed (QSSSL) nous a pourtant prévenus à propos du voisin. Jibril en est témoin. Djedda «Saffahia» et à travers toi toutes ces grandes dames qui ont enfanté les chouhada et les hommes de valeur, que dieu vous accorde le pardon et vous accueillent dans son vaste paradis. Je n’expliquerai pas tout, vous êtes assez grands pour méditer nos actes et notre façon de fêter le mouloud autrefois.

Comme je le dis souvent, aujourd’hui autres temps, autres tendances. Les hommes d’aujourd’hui, (heureusement pas tous), j’ai envie de vous écrire sans H ni majuscule ni minuscule. ome avec un seul m comme ombre. C’est tout ce que vous méritez.                                                                        

Enfin, j’invite tous les hommes et les femmes qui se rappellent les chants de « B’chir Tahar wa Ahmed » du Mouloud pour les garçons et «Arfa, arfa» pour les filles de tenter l’expérience de les dire devant vos enfants. Qui sait peut-être que l’alchimie d’autre fois agirait sur eux avec les qualités que vous avez devinées. L’enrichissement de notre culture commence par préserver nos acquis.

K. A. E.

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