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L’école d’Oued Fodda ou la déchéance de la France

De l’enseignement des préceptes de la civilisation à la torture
L’école d’Oued Fodda ou la déchéance de la France
Par Khaled Ali Elouahed

Pour rappel, je dirai que le maréchal Pétain a visité la ville d’Oued Fodda en plein essor en 1942 selon notre témoin, Hembalmahdjoub. Le mercredi dernier, quand il a lu l’article sur Le Chélif, il m’a déclaré ceci : «Quand on lit l’article, on pense qu’il y avait une certaine égalité au moins à l’inscription entre arabes et européens. Oui, j’ai oublié de te dire qu’il y avait en tout et pour tout qu’une seule classe pour les indigènes. Elle regroupait dans la même salle de classe les quatre niveaux, soit le CP1, le CP2, le CE1 et le CE2.»

Voilà, je disais donc qu’après le séisme d’Orléansville du 9 septembre 1954, l’armée d’occupation a accaparé l’école d’Oued Fodda pour la transformer en caserne. Comme cet édifice trône sur la colline sur laquelle est construite Oued Fodda, la caserne en question sera appelée «Le fort». «Le fort» sera doté d’un très haut et très puissant projecteur qui balaie les alentours et les «bocca» d’Oued Fodda. De nuit et à Zebabdja, par exemple, vous pouvez voir une aiguille sur le sol. L’ayant vécu, je parle en connaissance de cause. Le projecteur fonctionnait avec une mitrailleuse très puissance qui tirait à une très longue distance. Malgré tout ce que je viens de dire, l’objet de cet article n’est pas là puisque c’est la cave du «Fort» qui nous intéresse. Ça n’a rien à avoir avec une cave à vin, quoi qu’il y ait certaines similitudes. En effet, dans les caves, on laisse le vin vieillir mais, au «Fort», ce sont les révolutionnaires algériens qui vieillissaient à un rythme jamais égalé. Un jeune homme en pleine forme peut maigrir et n’avoir plus que la peau sur les os en seulement quelques jours. Vous avez tout compris, la cave du «Fort» est devenue une immense salle de torture. Ici, permettez-moi d’apporter mon témoignage personnel. Une fois, les Français ont organisé en été une sorte de couscous lors d’un 14 juillet. C’était en 1961 si je ne me trompe pas. La chose s’est passée sur la placette d’Oued Fodda. C’était un endroit arboré et cimenté où Français et Françaises dansaient à chaque occasion festive. Nous autres indigènes n’étions pas invités, mais la curiosité de nous autres gamins l’emportait. Les adultes fuyaient car ils savaient qu’on dansait sur nos têtes. Pour les nouvelles générations, la placette en question se situait là où se trouve exactement le café de Benadda. Juste devant le jet d’eau dont vous avez vu la photo dans notre numéro précédent.
En rentrant chez moi, dans la cité numéro 3, je suis passé par l’actuelle rue Si Rachid qui monte devant la gendarmerie pour rejoindre le siège de la mairie et de l’église. A ma gauche, il y avait le fameux «Fort». Côté rue, il y avait un soldat de faction mais qui était assis sur une chaise et avait une ou deux bouteilles de leur «gazouz» à ses pieds.
Ce qui m’a attiré, ce n’est pas ce tableau, ni la musique à fond la caisse qui se déversait. Au passage, c’était Edith Piaf qui criait «Non, rien de rien, non je ne regrette rien». Au milieu de la complainte de la Môme, j’entendais des cris qui déchiraient l’air et transperçaient la voix de la Môme pour nous atteindre. Cette musique là ne s’accordait pas avec la complainte de la Môme, mais pour les soldats, cela allait avec. Ces cris ? On aurait dit un animal qu’on dépeçait vif. Je m’arrêtais pour mieux écouter, pour mieux distinguer ces cris qui débordaient au dessus de la musique pour atteindre notre ouïe, notre âme, pour se réveiller, pour réagir enfin.

Torturés à mort
C’est à cet instant que la sentinelle épaula son fusil pour me viser. Je courais alors comme un dératé, comme je ne l’ai jamais fait ni avant ni plus tard. Je zigzaguais dans les rues jusque chez moi sans jamais avoir le temps de regarder derrière moi. Avant d’arriver chez moi, j’appelais de tout mon être mon père pour me sauver. Comme s’il pouvait faire quelque chose. Plus tard, après l’indépendance nous les petits, nous apprenons ce que les adultes savaient et taisaient. C’est-à-dire que la caserne était un lieu de torture par excellence. D’habitude, les centres de torture sont érigés loin des villes mais, cette fois-ci, c’est peut-être l’exception. Il faut noter également que «Le Fort» un peu éloigné des habitations et que les résidents les plus proches étaient dans la cité numéro 1. C’est-à-dire à plus de 300m plus loin. A côté du «Fort», il n’y avait que le siège de la mairie, celui des impôts, de la prison civile (pour les nouvelles générations, c’est l’emplacement du CEM Fehas). Il y avait bien sûr l’église et quelques villas où logeaient des Français. Mais ces témoins ne pouvaient ni parler ni apporter leurs témoignages ; surtout avec le couvre-feu. Résultat des courses, ils torturaient sans témoins et dans le silence le plus absolu même si la Môme criait plus fort que tout pour nous dire qu’elle ne regrette rien. Aux alentours du «Fort», il y avait un petit bois d’oliviers qui s’étendait du centre de santé de Driguez, le seul médecin de la ville (c’était juste en face de l’actuelle gendarmerie) jusqu’à l’actuelle habitation de «J’m’en fou». Les logements actuels qui jouxtent le siège de l’APC côté sud n’existaient pas. On apprendra qu’on torturait les algériens parfois jusqu’à ce que mort s’en suive. Ces derniers temps, et de fil en aiguille, j’ai appris ce que vous savez déjà dès le numéro précédent du Chélif. Dans notre prochain numéro, vous connaitrez les témoignages poignants de certains oued-foddéens toujours en vie. Vous connaitrez les chouhada qui sont morts au «Fort». Vous découvrirez également où l’armée coloniale enterrait les dépouilles des chouhada et ce qu’est devenu cet endroit. Vous connaitrez ce qui voulait dire : «Elle était bleue, Bouzid» pour notre confrère El hadj Goumidi et la relation qu’il y avait entre lui et «son dernier algérien» qui était le moudjahid Mohamed Moussaoui. Vous saurez finalement ce qu’est devenue la fameuse cave de l’école et puis celle du «Fort», qu’est devenue après cela la caserne du Fort après l’indépendance.
Tout cela dans le prochain numéro «Le maréchal Pétain à Oued Fodda III suite et fin». A travers cet article et sa suite, j’interpelle tous les habitants des daïras d’Oued Fodda et d’El Karimia au moins, afin d’apporter leurs témoignages à propos de cette fameuse école ou de la caserne «Le fort». C’est une partie de l’histoire de notre région qui s’écrit aujourd’hui avant que les acteurs et les témoins ne s’éteignent.
Khaled Ali Elouahed

NB : Suite à l’article précédent, nous venons d’apprendre par un témoin capital qu’il y avait une relation très étroite entre la fameuse école et la prison civile d’Oued Fodda.

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