Par Sid Ahmed Madani*
Après plus de trois décennies marquées par des campagnes souvent capricieuses, le ciel a enfin souri aux céréaliers. Dans la wilaya de Tiaret, considérée comme l’un des greniers à blé du pays, plus de 650 mm de précipitations ont été enregistrés depuis le début de la campagne agricole. Un niveau exceptionnel qui laisse entrevoir des rendements rarement atteints.
Selon plusieurs observations de terrain, notamment dans les régions nord de Msfa et de Rahouia, certaines exploitations de blé dur pourraient franchir la barre des 50 quintaux à l’hectare. Des chiffres qui nourrissent l’espoir des agriculteurs, durement éprouvés par des années de sécheresse et d’endettement.
Mais derrière ces perspectives encourageantes se cache une inquiétude grandissante : celle de ne pas pouvoir récolter à temps. Le manque de moissonneuses-batteuses et l’insuffisance des moyens logistiques font planer la menace de pertes importantes.
Les CCLS, enfermées dans un cadre de gestion devenu obsolète et peu en phase avec les ambitions affichées des politiques agricoles, peinent à répondre aux attentes du monde paysan. Entre téléphones injoignables, promesses sans lendemain et pratiques dilatoires, nombreux sont les agriculteurs qui voient s’éloigner la perspective d’une campagne capable d’effacer, au moins en partie, leurs dettes.

Par le passé, les régions touchées par les aléas climatiques mettaient leurs moissonneuses à la disposition des zones épargnées. Cette année, la générosité des pluies a été quasi générale, révélant au grand jour les limites d’une logistique insuffisante et les conséquences d’un secteur longtemps laissé sans véritable structuration.
Le paradoxe est saisissant : une campagne qui s’annonce exceptionnelle pourrait être compromise par l’absence de moyens pour la mener à son terme. Une situation qui relance le débat sur la nécessité de faire émerger un véritable tissu d’entrepreneurs spécialisés dans les prestations agricoles, de la moisson au transport.
Car si produire est une performance, récolter à temps est une condition de réussite. Et pour une fois, il ne serait pas inutile de s’inspirer, avec intelligence, des modèles qui ont fait leurs preuves ailleurs. Une abondance mal accompagnée peut parfois se transformer en occasion manquée.

Cette campagne aura également mis en lumière une autre réalité, moins glorieuse : l’égoïsme et le manque de professionnalisme de certains bénéficiaires de moissonneuses-batteuses. Dans leur course au profit, certains n’hésitent pas à privilégier leurs propres intérêts au détriment du collectif. Des parcelles de blé encore immatures sont parfois moissonnées avant des champs d’orge ou d’avoine arrivés à pleine maturité, au risque d’aggraver les pertes et de compromettre la qualité des récoltes.
De telles pratiques, dictées davantage par l’intérêt individuel que par le sens de la solidarité agricole, ne sauraient être banalisées. Car au-delà des rendements, c’est toute une éthique du métier qui est mise à l’épreuve. Une moisson réussie ne se mesure pas uniquement en quintaux, mais aussi à la capacité d’une profession à faire prévaloir l’intérêt général sur les calculs particuliers.
S. A. M.
*Consultant, expert agricole