Né le 4 mars 1911, à Khemis Miliana, Miloud Bernaoui était l’un des cyclistes les plus réputés durant les années vingt, trente et quarante, en tant que sprinter notamment. Il décrocha moult titres et prix ainsi que le surnom de « chasseur de juin ». Le récit qui suit a été soigneusement rédigé par Mme Karima Bouachri et corrigé par Mlle Valentine Dufour d’après le journal intime du champion Miloud Bernaoui.*

Tout débuta pour Bernaoui, à l’orée des années vingt, lorsqu’il avait à peine une dizaine d’années. Aussitôt la classe terminée, il se ruait sur la bicyclette de son frère, sautant son goûter et ses devoirs scolaires, se hissant sur le cadre trop haut pour lui, atteignant difficilement les pédales. Et le voilà parti pour Lavarande (Sidi Lakhdar), à 5 kilomètres d’Affreville (Khemis Miliana) : un aller-retour de dix kilomètres, chose qui le développa beaucoup physiquement !  Ainsi, tous les dimanches et jeudis (jours fériés alors pour les écoliers), Miloud Bernaoui et ses camarades (composés d’écoliers, de cireurs et d’autres jeunes gens de son âge) se regroupaient en une bande de dix à quinze jeunes hommes, afin de parcourir 20 à 30 kilomètres, course pour laquelle il finissait toujours vainqueur ou seul à l’arrivée. Bien sûr, comme tout garçon de son âge, des chutes, Miloud Bernaoui en avait fait !  Une fois, alors qu’il courait en compagnie de ses camarades, il traversa le village à toute vitesse, remarquant trop tard un jeune Espagnol de sept ans environ, les bras chargés d’un kilo d’orge et qu’il percuta sans pouvoir l’éviter. Le malheureux s’étala de tout son long sur son kilo d’orge qui s’éparpilla sur la chaussée. Un autre jour, alors qu’il descendait une côte à vive allure, quatre Arabes, vêtus de leurs larges burnous, lui « barrèrent » la route. Il n’a pas pu les éviter, déjà parce que sa bicyclette n’avait pas de freins et qu’il ne pouvait arrêter celle-ci à l’aide de son pied. Résultat : il renverse l’un d’eux et se retrouve lui-même entortillé dans le burnous du renversé. Pour Miloud Bernaoui, l’incident ne laissa sur lui aucun impact physique. À l’opposé de sa pauvre victime qui souffrait de plaies aux mains et au visage.

Les années passèrent et notre héros abandonna les bancs de l’école pour rejoindre le monde du travail. Employé à la poste comme télégraphiste, il s’en donna à cœur joie avec sa bicyclette. Mais, bientôt, il quitta la poste pour devenir menuisier où il ne fit pas de vieux os non plus. De péripétie en péripétie, jusqu’aux chutes de bicyclette qui s’amoncelaient souvent sans gravité, Miloud Bernaoui débuta sa réelle carrière de cycliste à l’âge de seize ans quand il participa à une course qui se déroula à Affreville (Khemis Miliana), sa ville natale. Première course, premier succès au sprint devant René Navarro. Le lendemain, il courut encore et se classa cinquième par élimination (premier Cherchali, deuxième Mohamed Haimoud). Et toujours sur la même lancée, à Lavigerie (Djendel) cette fois-ci, il se classa premier devant Benaissa (dit « Sprinter ») et Guisard de Miliana avec 150 m d’avance. Une semaine après, il participa au parcours Littré (Arib) – Pont d’El-Kantara, aller-retour deux fois, et remporta la seconde place derrière Cherchali, en battant Guisard au sprint. Il recourut à Affreville où il se classa troisième (derrière Cherchali et Philippe) en remportant cinq à six primes.

Lors du Prix Porcellini à Affreville, Miloud Bernaoui rafla la première place, face à quinze coureurs au sprint. Après toutes ces victoires, sans nul doute méritées, notre champion voulut tenter sa chance dans « le premier pas Dunlop 1930 » à Alger (course pour les éliminatoires).  Dès le départ de cette course, la lutte s’engagea serrée et Miloud Bernaoui prit la tête du peloton jusqu’à quinze kilomètres de l’arrivée. Mais, en traversant la Place de Hussein Dey, il fit une chute sur le pavé mouillé.  Cette inattention l’empêcha de parer au camion qui le suivait de près et qui, malheureusement, lui passa sur les deux jambes. Un accident, en effet, qui aurait pu être très grave, mais qui ne lui valut qu’une large cicatrice au mollet et un mois de convalescence. Or, loin de se décourager par un tel impact dans sa vie, notre sprinter se remit à l’entraînement en ayant pour motivation le Grand Prix Citroën qui se déroulait à Affreville. Il termina cinquième, faute d’un bon entraînement sans doute. Mohamed Haimoud, qui excella ce jour-là, remporta la première place devant Lalo d’Alger. A une semaine d’intervalle seulement eut lieu une autre course, pour le même prix également, reliant Miliana à Marguerite (Aïn- Torki), à parcourir deux fois. Là aussi, il termina cinquième et troisième des régionaux. Toujours à Affreville, son cadre de vie, une quinzaine de jours plus tard, Miloud  Bernaoui prit part au Grand  Prix Porcellini dont le parcours marquait : Affreville, Miliana, Le Vacher (Ben Allel), Littré (Arib), pont d’El Kantara, Lavarande pour retourner à Affreville. Un parcours représentant une soixantaine de kilomètres. Il occupa la sixième place et fut classé deuxième aux régionaux : Taibi, ce jour-là, était entré premier. La saison fut bouclée par une victoire dans le Prix Porcellini à Affreville. L’année 1932 n’a pas été particulièrement brillante pour Miloud Bernaoui puisqu’il tomba malade subitement et demeura ainsi absent du circuit durant plus d’un mois.  Lorsque, enfin, il retrouva ses forces, la saison des courses était finie.

Un intermède de puncheur

Notre champion abandonna, momentanément, la bicyclette pour un autre sport, privilégié également à l’époque : la boxe. Il s’était inscrit à un club de boxe, tenu par un ancien boxeur venu des États-Unis, alias « Kader le boxeur ». Il fit ses preuves dès les premiers soirs en accaparant l’intérêt de l’assistance par tant de « punch » dans les poings. Mais, lassé bien vite de ce sport violent qui ne montrait en rien ses réels mérites, l’amoureux du circuit a tôt fait de quitter le ring pour réintégrer dare-dare sa compétition favorite.  Bien sûr, beaucoup de courses ont eu lieu sans lui. Car, ajouté à son absence volontaire du circuit de la bicyclette, il retomba malade pour une durée importante qui le fit, derechef, s’écarter du monde du sprint. Pourtant, au coude à coude avec les pros, il remonta la pente. Il réussit à remporter les courses régionales, avant de s’inscrire, le 3 octobre 1933 au Club de la Roue d’Or Algéroise en vue de participer à sa première course officielle à Alger, devant se dérouler le 22 octobre de la même année : le prix Dianoux, organisé par son club ROA. Tour à tour, les années se succédèrent inlassablement, apportant dans leurs pans, victoires, désenchantements, chutes, maladies, nouveaux départs… mais au grand jamais de vraies défaites ! Car, pour Miloud BERNAOUI, il n’était pas question de flancher et de crier forfait, même quand l’heure de convoler en justes noces arriva en septembre 1936. À l’époque, pas totalement remis de sa précédente convalescence et très peu entraîné, il disputa deux courses seulement, durant toute l’année 1937. Une lui rapporta la troisième place, à la fête de Miliana, en compagnie de son poulain Farci, ils étaient devenus inséparables. Les deux années suivantes se révélèrent très riches en exploits pour notre sprinter Affrevillois qui rafla prix après prix et primes sur primes, concurrençant par-là les meilleurs coureurs de jadis tels que : Meraoui, Aichouba, Taleb, Figueroy « Le Relizanais », Ripoli, Bouhail (son beau-frère), Zaâf, Cherchali, Abbes, Zidane, Ouasfia, Galiana et tant d’autres.

Les beaux jours étaient terminés en cette année-là. L’Allemagne avait déclaré la guerre à la Pologne, entraînant dans son sillage l’Angleterre et la France. 1940 claironnait l’apocalypse dans le monde.  Miloud Bernaoui fut obligé d’accrocher son vélo au mur, car cela en était fini des courses, et de la compétition dont il raffolait. Il travailla jour et nuit dans un dépôt d’essence pour le ravitaillement de l’armée en s’attendant, à tout moment, à être appelé sous les drapeaux, chose qui, heureusement, n’arriva pas. Peu à peu, l’angoisse des premiers jours disparut et l’agitation sportive reprit timidement son cours. Miloud Bernaoui, entre autres, pouvait courir à nouveau à Alger et ses environs, dans les courses de l’UVF. Malgré les difficultés de l’entreprise, l’amour du sport le poussa à se déplacer et à s’entraîner durement, débutant la saison par les prix Algérie et le prix Remadni à Blida. Son expérience dans le cross cyclo-pédestre ne fut pas sans peine pour lui puisqu’il a mis du temps à s’habituer à cette nouvelle discipline le concernant. 1942 fut déclarée année vierge pour Miloud Bernaoui du fait de son travail. Il lui était impossible d’abandonner son poste pour aller s’entraîner ou participer aux diverses épreuves avant le championnat départemental. Une année plus tard, il monta son propre petit garage de cycles et, là aussi, l’entraînement fut très difficile en raison du travail qu’il effectuait à la maison, ce qui ne l’empêcha nullement de prendre part à une course à l’Arbaâ, dernière de la saison où il termina onzième sur trente concurrents. Pour lui toujours, 1944 fut l’année des revanches et des espoirs ratés. À cet effet, il décida de remporter la victoire du Grand Prix Miliana – Affreville, course qu’il lui fallait gagner parce qu’elle se déroulait chez « lui ». Mais, ni les acclamations du public présent ni les encouragements n’ont pu lui permettre à atteindre l’apogée de ses espérances. Ce jour-là, et voulant jouer à l’outsider en forçant sur ses muscles, il lutta longtemps contre les affres de la défaillance, armé d’une volonté et d’un courage à toute épreuve pour ne pas abandonner, et surtout pour l’honneur du pays (Affreville – Miliana). Il arriva huitième sur 50 concurrents. 1945 fut la ligne d’arrivée pour Miloud Bernaoui qui, après avoir reçu le Brevet Routier des 50 kilomètres (1h25m, Alger), le 1er prix des commerçants d’Orléansville (Chlef) et le 1er prix Lavarande (Sidi Lakhdar), il décida de mettre le holà à sa carrière mouvementée et honorable de sprinter et de coureur d’américaine, en se jurant de ne plus jamais participer à aucune compétition.  Notre champion a rendu l’âme chez lui à Affreville (Khémis-Miliana) le 22ème jour de Ramadan de l’année 1424H (lundi 17 novembre 2003) juste après la prière du Dhohr. Qu’il repose en paix. 

* Ce texte nous a été transmis par notre collègue N. Maouche de Khemis Miliana

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